Pourquoi la Russie a t-elle vendu l’Alaska à l’Amérique ?

Lorsque la Russie signa l’Acte de vente de l’Alaska aux Etats-Unis d’Amérique, le 30 mars 1867, elle mit fin à une aventure commencée seulement un siècle et demi auparavant. C’est un sujet de l’Histoire de la Russie qui reste méconnu et dont l’enchaînement des évènements est intéressant à suivre. C’est également une région du globe dont on ne soupçonne pas forcément les enjeux.

Alors, pour savoir comment et pourquoi cet immense territoire a changé de mains en si peu de temps, remontons le fil de l’Histoire et partons à la découverte de « la terre du soleil de minuit » !

 


Un territoire plein de promesse

« La grande terre »

Vue d’Alaska

L’Alaska (Аляска) est le 49ème Etat des Etats-Unis d’Amérique, le plus étendu (1,7 millions de km2), le moins peuplé (731 000 habitants en 2012), mais aussi le plus septentrional, au climat polaire. Situé au nord-ouest du Canada, il est bordé par l’océan Arctique au nord, la mer de Bering à l’ouest et l’océan Pacifique au sud. Le détroit de Bering le sépare de l’Asie par 83 km seulement. Dans la mer de Bering, les îles Aléoutiennes forment un archipel volcanique de plus de 300 îles et îlots. On notera que les îles Komandorski (du Commandeur, en hommage à Bering), les plus à l’ouest, sont situées en territoire russe et appartiennent au kraï du Kamtchatka.

Surnommé « la dernière frontière » ou « la terre du soleil de minuit », Alaska signifie « la grande terre » (« Alakshak ») en aléoute. On pense que les habitants de ces îles, appelés les Aléoutes, descendent d’un groupe de population venu de Sibérie vers 8 000 avant JC. C’est un peuple rattaché culturellement aux Inuits. Il se retrouva en contact avec les Russes dès la fin du 18ème siècle, lorsque l’Alaska et ses îles Aléoutiennes devinrent des possessions russes …

Explorateurs et découvreurs

Au 17ème et 18ème siècles, la Russie est fortement impliquée dans le commerce de fourrure d’animaux, et notamment de zibeline. Le tsar Pierre-le-Grand (1672-1725) lance des expéditions à travers de nouveaux territoires de chasse, comme la Sibérie et le Kamtchatka, qui se révèlent effectivement riches en zibeline. Mais les côtes océaniques recèlent un autre trésor que les aventuriers découvrent alors : la loutre de mer. Sa fourrure dense et soyeuse, extrêmement fine, est reconnue comme la plus élégante et la plus durable. Elle devient vite très prisée.

Une loutre de mer

En 1732, l’expédition au-delà des mers, dirigée par Gvozdev et le navigateur Ivan Fedorov, permet de découvrir les côtes du nord de l’Amérique. En 1741 et 1742, Alekseï Tchirikov et Vitus Bering, explorateur danois au service de la Marine russe, enrôlé dès 1703 par Pierre-le-Grand, sont chargés par l’impératrice Elisabeth Ière d’explorer le Pacifique nord et de trouver une route maritime vers l’Amérique.

Vitus Bering

Alekseï Tchiripov

Ils découvrent la côte mais aussi les îles Aléoutiennes, dont les côtes regorgent de loutres de mer ! Attirée par ce commerce si rentable, cette fourrure se vendant à prix d’or non seulement en Europe mais aussi en Chine, la Russie décide d’y envoyer des bateaux et de s’y implanter.

Rapidement, les Russes établirent des comptoirs de traite (lieux d’échanges commerciaux) sur les îles Aléoutiennes et sur la côte de l’Amérique. En 1784, la première colonie russe en Alaska fut établie par Grigori Chelikhov, sur l’île Kodiak (Кадьяк).

L’établissement de Grigori Chelikhov sur l’île Kodiak

En 1787, Baranov fonde un important poste de traite sur l’île de Sitka, et y installe la capitale de la Russie d’Amérique : Novo-Arkhangelsk (actuelle ville Sitka). En 1802, de violents conflits, qui dureront trois ans, éclatent avec les populations locales, prêtes à commercer mais pas à céder leurs terres. En 1870, le premier évêché orthodoxe d’Amérique y sera installé.

Conversion à la foi orthodoxe

Si le commerce était centralisé autour de la fourrure de loutre, il s’orientait aussi vers l’ivoire des morses, les minerais (un peu d’or fut découvert), et même la glace, dont les Etats-Unis avaient besoin pour la conservation des aliments.

La Compagnie Russe d’Amérique (Российско-Американская Компания), ou RAC

L’Alaska se révélant très prometteur sur le plan commercial, il fallut s’organiser et gérer les affaires de façon ordonnée. La Compagnie Russe d’Amérique, compagnie de commerce semi-étatique, fut créée par Grigori Chelikhov et Nikolaï Rezanov, en 1799, et financée par l’empereur Paul Ier.

Grigori Chelikhov

Nikolaï Rezanov

Le monopole du commerce était confié à la Compagnie sur toutes les possessions de l’Empire russe en Amérique du nord, incluant bien sûr les îles Aléoutiennes. La charte avait une durée de 20 ans renouvelable, et 1/3 des profits revenaient au tsar. Le tsar et sa famille en détenait aussi des parts importantes. La RAC géra les colonies russes d’Amérique jusqu’à la vente de l’Alaska en 1867.

Le drapeau de la RAC

Alexandre Baranov (Алексадр Андреевич Баранов)

Alexandre Baranov

Explorateur et commerçant russe, Alexandre Baranov (1746-1819) fut non seulement le premier gouverneur de « l’Amérique russe » (nom très utilisé au 19ème pour désigner l’Alaska) , de 1790 à 1818, mais aussi le directeur très efficace de la RAC. (Une île aléoutienne porte d’ailleurs son nom). Baranov se surnommait lui-même le Pizarro russe ! (Pizarro (1475-1541) est le conquistador espagnol de l’Empire inca.)

Il fit construire des villages, des écoles, des fabriques, des chantiers navals, et une quarantaine de forts. Il épousa même la fille d’un chef Aléoute. Sous sa direction, la RAC fit des profits gigantesques, de plus de 1 000% ! Les postes de traite, les comptoirs de commerce et les forts se répandirent  le long de la côte Pacifique. En 1811, Baranov descendit encore plus au sud, et établit  le poste de Fort Ross, dans le nord de la Californie.

Fort Ross en 1828

La Russie y fixa là la limite de « l’Amérique russe », et déclara donc qu’elle s’étendait désormais jusqu’au nord de la Californie. De plus, les étrangers n’y avaient pas droit de libre passage. Rappelons qu’à l’époque la Californie était espagnole, l’Oregon et la Colombie-Britannique (« Canada ») étaient anglais. L’accès au Pacifique et à ses fourrures était donc désormais impossible aux Etats-Unis. La Russie se renforçait et se mettait à dominer. La tension montait, et les Etats-Unis prirent l’initiative de pourparlers. En 1824, le Traité de Monroe signé entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Russie vint réduire cette expansion russe : la frontière russe fut déplacée du sud vers le nord, fixée désormais au niveau de l’actuel Canada. Amers, les Russes se trouvèrent freinés dans leur élan expansionniste …

Le vent tourne

Les affaires s’effondrent

Quand Baranov, trop âgé pour poursuivre, démissionna de la Compagnie Russe d’Amérique en 1818, il fut décidé que, désormais, le directeur de la RAC serait toujours un capitaine de 1er rang, nommé pour 5 ans. Son rôle d’administrateur des hommes et des biens, s’étendrait aussi aux ressources naturelles. La gestion serait donc à jamais militaire. Le lieutenant Hagemeister prit ses fonctions en installant auprès de lui de nouveaux employés et de nouveaux actionnaires issus des cercles militaires. Ce fut le début de la fin …

Les nouveaux dirigeants se servirent des salaires astronomiques, achetèrent les fourrures deux fois moins cher aux indigènes, créant des tensions fortes et les obligeant à chasser d’autant plus. En vingt ans, la population de loutres de mer fut décimée, privant l’Alaska de son commerce le plus rentable.

Les révoltes étaient réprimées par la force, les navires militaires allant même jusqu’à tirer sur les villages côtiers. Les missionnaires, arrivés dès la fin du 18 ème siècle, rapportèrent que les employés de la Compagnie russe d’Amérique réservaient souvent un traitement brutal et méprisant aux indigènes, beaucoup moururent.

Les officiers n’arrivèrent pas à diversifier leur commerce de façon efficace. La RAC, en péril, reçut une subvention annuelle de l’Etat russe, mais cela ne suffit pas à redresser l’entreprise.

La guerre de Crimée (1853-1856) entre en jeu

Outre le commerce qui périclitait, et le Traité de Monroe (1824), la guerre de Crimée vint s’ajouter aux difficultés de la Russie d’Amérique.

Cette guerre, provoquée par l’entrée des troupes russes en territoire ottoman, opposa l’Empire russe à une coalition formée de l’Empire ottoman, du Royaume-Uni, et de la France, unis pour lutter contre la politique expansionniste de la Russie. Sebastopol et sa région furent le théâtre d’un conflit sanglant. La guerre de Crimée fut perdue par la Russie, humiliée et affaiblie, et le Traité de Paris fut signé le 30 mars 1856.

La bataille de Sebastopol

Les répercussions de la guerre de Crimée se firent sentir jusqu’en Alaska. Pour la première fois, la menace de perdre ce territoire était bien réelle pour la Russie. De faible défense et mal soutenue par l’Empire russe en proie à des difficultés financières et diplomatiques, la Russie d’Amérique vit avec inquiétude les flottes française et britannique, menaçantes, se positionner dans le Pacifique et la mer de Bering. La Russie ne pouvait plus ni ravitailler ni défendre l’Alaska. Elle se mit à craindre de le perdre sans compensation aucune en cas d’attaque de l’Empire britannique, qui possédait déjà, rappelons-le, le « Canada » voisin …

Une seule issue : vendre !

Rapprochement et arrangement secret

Alors que les tensions entre Moscou et Londres montaient, les autorités américaines se montraient chaleureuses avec la Russie, et réciproquement. Renseigné par le baron Edouard de Stoeckl, dépêché discrètement comme ambassadeur russe à Washington, le tsar Alexandre II engagea des négociations ultra-secrètes dès 1858, concernant la vente de l’Alaska aux Etats-Unis. La guerre de Sécession (1861-1865) figea le projet pour un temps. Elles reprirent début mars 1867 avec le Secrétaire d’Etat américain, William Seward.

Affaire conclue

Signature de l’Acte de vente de l’Alaska le 30 mars 1867

Dans la nuit du 29 au 30 mars 1867, les négociations aboutirent. A 4h du matin, le Traité fut signé, concluant à la cession aux Etats-Unis des territoires nord-américains de l’Empire russe , contre la somme de 7,2 millions de dollars seulement. Le prix était dérisoire, voire symbolique. (Par comparaison, la Louisiane avait été achetée à la France en 1803 pour 15 millions de dollars.)

Carte des territoires acquis de la Russie par les Etats-Unis d’Amérique en 1867

Le chèque d’achat de l’Alaska par les Etats-Unis d’Amérique

Incompréhension totale

L’opinion publique des deux pays n’arrivaient ni à comprendre, ni à accepter cet accord conclu si secrètement.

Les Russes y voyaient clairement la domination d’un vainqueur sur un vaincu. « Comment pouvons-nous abandonner cette terre pour laquelle nous avons investi tant d’effort et de temps, cette terre où le télégraphe est maintenant arrivé et où l’on a trouvé de l’or ? », s’insurgeaient-ils.

De son côté, la presse américaine n’hésitait pas à écrire : »Pourquoi l’Amérique a t-elle besoin de cette glacière géante et de 50 000 Esquimaux qui boivent de l’huile de poisson au petit-déjeuner ? »… Le Congrès américain désapprouvait également cet achat.

Et pourtant …

Il faut être lucide. La Russie n’arrivait plus à tirer profit de l’Alaska. Le commerce n’était plus rentable, et les finances de l’Empire ne pouvaient subvenir à ses besoins. Ce territoire lointain, hors du continent, n’était pas la priorité du gouvernement et risquait de l’attirer vers des dépenses disproportionnées. La Grande-Bretagne, en voisine encombrante, se montrait menaçante. En cas de conflit, la Russie craignait de perdre l’Alaska sans même pouvoir opposer la moindre résistance honorable. Le vendre pourrait au moins permettre d’en obtenir une somme d’argent, si faible soit-elle …

Stratégiquement, les Etats-Unis étaient intéressés par l’Alaska, qui leur offrait un accès maritime capital à l’Océan Arctique et à la mer de Bering, et leur permettait d’occuper une position-clé dans le Pacifique, face à l’Asie et à la Russie. Acquérir l’Alaska, pour si peu d’argent en plus, leur permettait également de ne pas laisser la Grande-Bretagne s’emparer de tout le nord de l’Amérique. (Stratégie intuitive qui allait se révéler gagnante quelques années plus tard avec la découverte de gisements de pétrole !)

La carte ci-dessous, très intéressante car inhabituelle, aide à bien visualiser la géographie autour du pôle nord, et à comprendre l’importance d’avoir un accès maritime à l’Océan Arctique.

Une nouvelle gestion

Le Sénat ratifia le traité le 9 avril 1867. L’Alaska comportait alors 2 500 Russes (ou métis) et 8 000 indigènes, sous le commandement direct de la RAC, et 50 000 Esquimaux vivant sous cette juridiction. La remise officielle de la terre eut lieu à Novo-Arkhangelsk, vite rebaptisée Sitka.

L’Amérique prend possession de l’Alaska

Plusieurs centaines de Russes qui ne voulurent pas prendre la nationalité américaine furent évacués sur des navires marchands, et arrivèrent à destination quasiment un an plus tard ! Parmi ceux qui restèrent et devinrent américains, beaucoup firent abstraction de leurs origines russes au moment de la guerre froide …

Quelques changements radicaux demandèrent une adaptation rapide aux nouvelles règles. Les habitants de l’Alaska durent passer du calendrier julien au calendrier géorgien, et la ligne de changement de date fut décalée vers l’ouest, afin de maintenir toute la Russie et tout l’Alaska, désormais américain, de part et d’autre. L’Alaska changea plusieurs fois de statuts administratifs, allant d’un département placé sous la juridiction de l’Armée (1877), à un Territoire (1912), puis à un Etat des Etats-Unis d’Amérique (le 49 ème).

Quant à l’Eglise orthodoxe, elle survécut au changement. L’Alaska est actuellement l’état qui compte le plus de chrétiens orthodoxes aux Etats-Unis. En témoignent quelques églises, joliment intégrées dans le paysage …

Or, pétrole et gaz

La ruée vers l’or du Klondike (Canada) attira plus de 100 000 prospecteurs entre 1896 et 1899. Puis on découvrit un gisement aurifère à Nome, en Alaska, qui fut prospecté jusqu’en 1903. L’extraction de l’or continue encore de nos jours, mais en faible quantité.

Chercheurs d’or en Alaska

Quant au pétrole, de nombreux gisements y ont été découverts dès les années 1960-1970, essentiellement sur la rive nord. Encore récemment, le 9 mars 2017, un gisement géant a été localisé. Le gaz est aussi une ressource importante de l’Alaska.

Pipeline en Alaska

 

Et maintenant ?

On rapporte qu’une pétition pour récupérer l’Alaska est toujours d’actualité sur le site web de la Maison Blanche et qu’elle rassemblerait même plus de 35 000 signatures. Certains n’arrivent toujours pas à accepter la vente, pourtant officielle et parfaitement légale. Ils sont convaincus que l’Alaska a été carrément volé, ou alors loué pour une centaine d’années mais jamais restitué … Et puis, depuis 2014 et l’affaire de la Crimée, ils se sentent renforcés et n’hésitent plus à parler de reprendre « notre Alaska » ! Affaire à suivre … de loin !

Le port de Sitka

Commentaires (8):

  1. Laurent Dané

    17 mai 2018 à 9 h 01 min

    Je lis l’article un peu tard, mais avec beaucoup de plaisir. C’est une bonne leçon pour nous. Il ne faut pas vendre les « bijoux de famille »

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    • Marion

      17 mai 2018 à 12 h 28 min

      Mieux vaut tard que jamais !! Oui, bien vu, que l’expérience des uns serve aux autres ! Merci Laurent.

      Répondre
  2. Patricia

    13 mai 2018 à 9 h 29 min

    Formidable article Marion! Merci de nous éclairer sur une page d’ histoire que je connaissais très peu mais qui est passionnante. On a voyagé en pôle nord, on a vu des loutres de mer et visité de jolies églises et tout ça sans avoir froid! Merci!

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    • Marion

      13 mai 2018 à 15 h 26 min

      Merci Patricia !! J’aime ton enthousiasme et ta positivité !! Contente de voir que mes troupes me suivent … même en Alaska ! 😉

      Répondre
  3. Philippe

    21 avril 2018 à 12 h 14 min

    Merci Marion,pour cette page d’histoire complètement ignorée ( par moi );
    On imagine que la Russie regrette aujourd’hui d’avoir « bradé » un territoire aussi riche de ressources , et stratégiquement bien situé!
    Mais la page est tournée..même si on se prend à rêver un peu.
    Bravo pour ce magnifique travail , clair , documenté , précis , et passionnant …comme toujours;

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    • Marion

      21 avril 2018 à 12 h 38 min

      Merci Philippe ! Je me suis moi-même posée des questions en regardant la carte vue du pôle nord et en réalisant l’enjeu stratégique de l’Alaska. Cela me paraissait étonnant que la Russie ait « lâché » ce territoire ! J’ai creusé, cherché, et tout s’est éclairé ! Eurêka ! Et l’article est né ! 😉 Contente de partager mes découvertes !

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  4. Florence B

    21 avril 2018 à 7 h 26 min

    Passionnant….merci Marion
    Tu as réussi malgré un lundi de papotages ? 🤗😜

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    • Marion

      21 avril 2018 à 11 h 04 min

      Ouiii !! Merci Florence. 😉

      Répondre

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