6- Napoléon et le grand incendie de Moscou (1812)

Le 18 septembre 1812, après un incendie de plus de quatre jours, Moscou n’est plus qu’un amoncellement de ruines et sa splendeur a disparu dans les flammes. Le grand incendie de Moscou est probablement une des pages les plus frappantes du règne de Napoléon.

L’instigateur de cet incendie, dont la filiation en surprendra certains, organisa une opération de grande envergure, ambitieuse et méticuleusement préparée, qui fera s’embraser une ville entière.

La destruction de Moscou, le tsar Alexandre Ier, en stratège rusé, et le redoutable froid hivernal de Russie précipitèrent la Grande Armée de Napoléon dans une funeste et périlleuse marche de retour…

Napoléon marche sur Moscou

La technique de la terre brûlée

Au printemps 1812, Napoléon rassemble une armée coalisée de 600 000 hommes, appelée l’Armée des Vingt nations par les Russes, et lance ses troupes vers la Russie. Il ne nourrissait aucun doute quant à une conquête rapide. En juin 1812, il se vantait devant ses maréchaux : « d’en finir une fois pour toutes avec « le Colosse de la Barbarie du Nord ». En moins de deux mois, la Russie implorera la paix ». Le choc des deux empereurs s’annonçait : Napoléon, empereur depuis 1804, et le tsar Alexandre Ier, sacré en 1801.

La nuit du 23 juin, Napoléon traverse le Niémen et pénètre avec sa Grande Armée en territoire russe : il ne rencontre que peu de résistance et s’en étonne. L’armée russe s’étant repliée vers l’est quelques jours plus tôt, l’invasion allait se montrer encore plus facile qu’il ne l’avait espérée. Mais la faim, l’épuisement, le climat pluvieux et humide, les maladies, les conditions de vie éprouvantes terrassent chevaux et soldats. Les villages brûlés aux récoltes anéanties ne sont d’aucune aide à cette Grande Armée qui s’affaiblit à vue d’oeil. A mesure qu’elle progresse, les Russes battent en retraite sans combattre, attirant toujours plus profondément Napoléon dans le pays. Le 17 Août, il s’empare de la ville sainte de Smolensk, ville abandonnée en proie aux flammes…

La bataille de Borodino (ou de la Moskova)

Ce n’est que le 7 septembre que Napoléon put enfin affronter les Russes face à face. Il attendait avec impatience une bataille décisive. Mais cette bataille, livrée au village de Borodino (110 km à l’ouest de Moscou) se révéla plus difficile qu’il ne l’avait imaginée. Lorsque le combat cessa et que les Russes se furent retirés, le champ de bataille était jonché de morts. Les deux camps avaient subi de très lourdes pertes : 58 000 soldats russes morts sur 111 000 combattants, 50 000 morts dans l’armée de Napoléon, sur 130 000, dont 49 généraux. Se rappelant Borodino, Napoléon devait écrire plus tard : « la plus terrible de mes batailles fût celle qui eût lieu avant Moscou. »

Le général Koutouzov observant la bataille de Borodino

 

La Grande Armée, très affaiblie, reprit sa marche vers Moscou. Tout au long de la route, des paysans russes abattaient les traînards : la guerre d’embuscade avait commencé. Les villages étaient en feu. Le ravitaillement manquait. Comme à leur habitude, les Russes pratiquaient avec succès la politique de la terre brûlée…

Moscou !

Le 14 septembre 1812 au matin, Napoléon se tenait sur la colline « Poklonnaïa Gora » qui surplombe Moscou (sud-ouest), attendant le retour de ses envoyés qui lui annonceraient la reddition de la ville. A sa grande déception, les Russes ne livrèrent pas Moscou. Un courrier lui annonça que l’armée russe avait quitté la ville. Le général Koutouzov, général en chef des armées, avait fait le raisonnement suivant : « aussi longtemps que l’armée existe et est en état de s’opposer à l’ennemi, nous conservons l’espoir de gagner la guerre. Si l’armée est détruite, Moscou et la Russie succomberont ». Napoléon s’exaspérait : il fit dépêcher un ordre aux autorités et notabilités leur enjoignant de venir à sa rencontre aux portes de la ville et de lui en remettre les clés. Personne ne se présenta. Moscou allait donc tomber entre les mains de Napoléon sans grande difficulté : du moins, c’est ce qu’il espérait …

Le grand incendie de Moscou

Le 14 septembre, l’avant-garde française entre dans une ville désertée par une très grande partie de ses habitants. De nombreuses unités stationnent en-dehors de la ville et font barrage aux mouvements des Russes. Les régiments s’installent, commencent à piller. Napoléon et son état-major occupent le Palais du Kremlin (ancienne résidence des tsars). La majestueuse Cathédrale de la Dormition, où les tsars, entre autres, étaient couronnés, est transformée en écuries …

Les feux se déclarent

Dans la soirée, quelques départs de feu, attribués aux soldats négligents, sont vite maîtrisés. Dédaignant le luxe des tsars, Napoléon s’étend sur son traditionnel petit lit de fer, enveloppé de rideaux verts, que l’on a dressé pour lui, à chaque étape, depuis la traversée du Niémen. (visible au Musée Russe de Saint-Petersbourg). Il est brusquement réveillé en plein sommeil : le ciel de Moscou est embrasé, la ville entière, essentiellement construite en bois, est livrée aux flammes. Le feu s’étend rapidement, attisé par le vent qui se lève. Le Kremlin est cerné par l’incendie : il faut fuir !

Napoléon va alors se réfugier dans le Palais de Petrovski (environ 20 km au nord-ouest de Moscou), d’où il regarde Moscou brûler…

Moscou brûle pendant près de quatre jours. Le ravage des flammes ne s’arrête que dans la soirée du 18 septembre : les deux tiers de la ville sont réduits en cendres…

Carte de Moscou montrant en rouge les zones détruites par l’incendie de 1812

C’est alors que l’on apporte à Napoléon l’affiche apposée par le gouverneur de Moscou, Fiodor Rostoptchine, sur sa propriété de Voronovo : « J’ai embelli pendant huit ans cette campagne et j’y vivais heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de 1720 [cf. époque du servage en Russie] la quittent à votre approche, et moi, je mets le feu à ma maison pour qu’elle ne soit point souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux palais de Moscou avec un mobilier d’un demi-million de roubles, ici vous ne trouverez que des cendres. » Napoléon fulmine…

Le Palais de Voronovo

L’instigateur : Fiodor Vassiliévitch Rostoptchine

Les historiens s’accordent actuellement à attribuer la responsabilité du grand incendie de Moscou au Comte Rostoptchine, alors gouverneur de Moscou. Mais qui était-il ?

  • Une découverte étonnante, tout d’abord : dans les souvenirs d’enfance de nombreux Français, ce nom de Rostoptchine évoque de longues heures de lecture à découvrir … Les Malheurs de Sophie, Pauvre Blaise, Le Général Dourakine, ou encore Les petites filles modèles, écrits par une certaine Comtesse de Ségur, née Sophie Rostoptchine ! Oui, vous l’avez compris : la Comtesse de Ségur était la fille du Comte Fiodor Rostoptchine, l’instigateur de l’incendie de Moscou ! Installée en France en 1817 avec sa famille, elle y rencontrera un an plus tard, à l’âge de 19 ans, son mari, le Comte Eugène de Ségur. Deuxième coup du sort extraordinaire : le Comte Eugène de Ségur est le petit-fils du maréchal de Ségur, qui fût ambassadeur de France en Russie, et le neveu du général Philippe de Ségur, qui fût l’aide de camp de Napoléon et qui faillit périr dans l’incendie de Moscou…. provoqué par le père de Sophie. Et voilà comment notre chère Comtesse de Ségur se retrouve doublement liée à l’incendie de Moscou de 1812 : par son père, l’instigateur, et par son mari, descendant de l’aide de camp de Napoléon… Etonnante Histoire !
  • Fiodor Vassiliévitch Rostoptchine (Фёдор Васильевич Ростопчин) est né à Orel en 1763 d’une famille noble d’origine tatare au service des tsars depuis le 15 ème siècle. Ministre des Affaires étrangères, général d’infanterie, il se distingua à plusieurs reprises et reçût des décorations prestigieuses des mains du tsar Paul Ier (parrain de la petite Sophie, d’ailleurs) comme le Grand Ordre de Russie ou encore l’Ordre de Saint-André. Il est fait Comte en 1799. Le 24 mai 1812, le tsar Alexandre Ier le nomme Gouverneur général de Moscou et le charge d’y faire régner l’ordre.

Le plan incroyable de Rostoptchine

Devant la menace des troupes de Napoléon qui approchent de Moscou, Rostoptchine s’organise.

Début Août

  • il fait évacuer plus de 25 000 malades et blessés par convois entiers
  • il fait organiser une formation rapide de personnel médical
  • en 24h, il lève 12 régiments de milice, afin d’assurer l’ordre pour ses mesures à venir. Il fallait agir rapidement et fermement, Rostoptchine craignant des mouvements de panique au sein de la population à l’approche de la Grande Armée de Napoléon .
  • il fait placarder partout dans Moscou des affichettes rédigées en russe populaire, incitant les Russes à se méfier des étrangers résidant à Moscou, voire à les considérer comme des traîtres à la solde de Napoléon. Toute dénonciation était la bienvenue. Cette campagne de suspicion mena à plusieurs arrestations pour l’exemple, et renforça la patriotisme national.

Fin Août

  • il fait évacuer vers l’est les 2/3 de la population de Moscou (chiffrée à l’époque à près de 270 000 habitants)
  • il exécute l’ordre du tsar de faire évacuer le maximum de biens précieux d’Etat, provenant des ministères, du Sénat, du Palais des Armures, des églises, et notamment les icônes miraculeuses de la Vierge de Smolensk et de la Mère de Dieu de Vladimir (voir article).

Le 31 Août

  • il rencontre le général Koutouzov et discute de la conduite à tenir.
  • dans la foulée, il fait évacuer toutes les pompes à eau de la ville, ainsi que tout le corps des sapeurs-pompiers
  • il fait également évacuer 96 canons (mais n’aura pas le temps pour les autres)
  • il fait mettre sa famille à l’abri, hors de Moscou

Il écrit à un de ses amis : « Si Dieu nous refuse son secours dans notre noble entreprise, alors, suivant la formule russe « Tu ne tomberas pas dans les mains du méchant », la ville sera réduite en cendres, et au lieu d’un riche butin, Napoléon ne trouvera qu’un amas de poussière à la place de l’ancienne capitale de Russie ».

Le 11 septembre

La veille de l’arrivée du tsar Alexandre Ier à Moscou, il prononce un discours vigoureux devant les garnisons et la population restante, enflammant leur enthousiasme patriotique.

La population s’organise, pille les maisons abandonnées, et constitue des stocks de nourriture qu’elle cache soigneusement pour en priver les envahisseurs. Quand Napoléon entra dans la ville, il restait le tiers de la population dont la plupart étaient des commerçants étrangers, des anciens serviteurs (ou serfs) , des malades ou des pauvres. Il y trouva aussi une nombreuse communauté française qui avait trouvé refuge à Moscou après la Révolution française de 1789….

Dans les derniers jours avant l’entrée de Napoléon à Moscou, Rostoptchine organise dans le calme la distribution des armes de l’arsenal militaire (« on rentre par une tour du Kremlin, on prend une arme, et on ressort par une autre tour ! ») ; il fait libérer les prisonniers et les recrute à dessein. Le soir du 14 septembre, Rostoptchine ordonne à ses nombreux hommes de main de multiplier les foyers d’incendie. Le feu éclate à mille endroits à la fois et ne peut être maîtrisé. La ville s’embrase …

Triste bilan

La disgrâce de Rostoptchine

Il est difficile d’imaginer que Rostoptchine déclencha le grand incendie de Moscou sans l’accord tacite du tsar Alexandre Ier. D’ailleurs, le tsar ne le condamna pas quand il fût accusé par la population et les nobles propriétaires d’être l’instigateur de l’incendie. Rostoptchine resta gouverneur de Moscou jusqu’en 1814. Il s’occupa de faire enlever les cadavres, nettoyer la ville, reconstruire au plus vite, et leva des fonds pour aider les victimes. Il fût nommé membre du Conseil d’Etat de l’Empire. Mais en septembre 1814, souffrant de sérieux problèmes de santé, il démissionna. Il voyagea en Europe, cherchant à se soigner par de nombreuses cures. En 1823, il vint à Paris, où il fût apprécié comme « l’un des hommes les plus remarquables de l’époque par la finesse et l’originalité de son esprit ». Père de huit enfants, il mourut en Russie, le 30 janvier 1826.

Napoléon persiste

L’occupation de Moscou par Napoléon dure jusqu’au 23 octobre 1812, l’Empereur attendant une capitulation russe qui ne vient pas. Un armistice est accordé aux Russes, et Napoléon, fort de son triomphe, propose la paix à Alexandre. Il ne reçoit que des réponses évasives … les Russes faisant traîner le processus, attendant les grands froids qui obligeront les Français à évacuer la Russie. Sentant le piège se refermer, Napoléon se voit obligé d’ordonner la retraite.

Les pillages

Comprenant le départ proche, les soldats s’empressent de rassembler un butin bien dérisoire, fait de châles, de porcelaine, de meubles autrefois précieux, et de biens d’églises. Napoléon lui-même, autrefois fièrement hostile au pillage, donne l’ordre d’aller chercher l’immense croix en or en haut de la tour d’Ivan, tour des clochers du Kremlin. Il veut l’installer en haut du dôme des Invalides. Dans la manoeuvre périlleuse, un câble se rompt et la croix bascule dans le vide, faisant trembler la terre sous son poids énorme. Trophée de courte durée, la croix sera abandonnée en pleine retraite de Russie.

Place des cathédrales du Kremlin (1797), la tour d’Ivan (clocher)

La longue retraite de Russie

L’ordre est donné de ne laisser derrière ni blessés, ni malades. Mais cette longue marche de retour va finir d’affaiblir les hommes dans la neige des steppes. De plus, l’armée sera constamment harcelée par l’ennemi.

Le redoutable hiver russe s’abat sur le pays, se faisant l’allié formidable des défenseurs du sol russe. Les glaces de la rivière Bérézina se chargeront d’engloutir des milliers de soldats. La Grande Armée de Napoléon est quasi réduite à néant…

La défaite de Napoléon sera définitive deux ans plus tard, quand le tsar Alexandre Ier entrera dans Paris, lui aussi en vainqueur, obligeant Napoléon à l’abdication en 1814.

Napoléon estima que sa grande erreur avait été de ne pas quitter Moscou deux semaines plus tôt et de surprendre l’armée de Koutouzov installée à proximité de Moscou, à Tarutino.


  • A Moscou, la Cathédrale du Christ Sauveur fût érigée (en 1862) sur ordre du tsar Alexandre Ier en l’honneur de sa victoire sur Napoléon.
  • Le roman « Guerre et Paix » de Léon Tolstoï a pour cadre le grand incendie de 1812, cadre profondément romanesque…
  • Le final de l’ouverture de 1812 de Tchaïkovsky fût commandé par la Russie pour célébrer la défaite de Napoléon. Le morceau s’achève par le grondement du canon (de vrais canons miniatures furent utilisés pour la première fois dans un orchestre) et le carillon des cloches pour retranscrire le son de la défaite de Napoléon. À écouter absolument !

Commentaires (8):

  1. Céline Cluzet

    16 décembre 2017 à 13 h 20 min

    Passionnant. Beaucoup de travail et la rigueur des sources. Nous nous réjouissons de ces belles lectures hivernales. Merci!

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    • Marion

      16 décembre 2017 à 14 h 45 min

      Merci Céline ! C’est vraiment gentil. Cette reconnaissance me touche beaucoup…

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  2. Solange

    24 octobre 2017 à 7 h 49 min

    Quel récit épique ! Et quel travail pour la narratrice qui sollicite tous les arts pour nous faire revivre l évènement ! Bravo! Le portrait de Rostopchine montre un homme plus séduisant que Napoleon, et Sophie a l air charmante!

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    • Marion

      24 octobre 2017 à 8 h 19 min

      Merci Solange, ton enthousiasme et ta reconnaissance me vont droit au coeur !

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  3. Florence

    15 octobre 2017 à 21 h 49 min

    Bravo pour tes articles, très intéressants ! J’apprend plein de choses !
    A continuer !

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    • Marion

      15 octobre 2017 à 23 h 09 min

      Merci Florence ! De beaux encouragements qui ne peuvent que me pousser à écrire …😉

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  4. Anne

    15 octobre 2017 à 9 h 24 min

    passionnant!!

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    • Marion

      15 octobre 2017 à 11 h 23 min

      Merci Anne ! On va de découverte en découverte….et de surprise en surprise !!

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