19- L’eau sacrée de la Théophanie

Chaque année, le 19 janvier, l’Eglise orthodoxe célèbre la fête de la Théophanie, en l’honneur du baptême du Christ par Jean, dit le-Baptiste, dans les eaux du Jourdain. Elle est l’une des douze grandes fêtes chrétiennes, et se rapproche de l’Epiphanie des Catholiques. C’est à cette occasion qu’a lieu la traditionnelle cérémonie de bénédiction de l’eau, qui se déroule alors dans toutes les églises orthodoxes du monde entier, et donc de Russie. Plusieurs coutumes y sont liées, et notamment celle que l’on appelle « les bains de la Théophanie », où les chrétiens volontaires réaffirment leur Foi en se plongeant dans des trous d’eau glacée …Les fêtes religieuses plongeant souvent leurs racines dans les fêtes païennes, la Théophanie n’échappe pas au poids des croyances et traditions populaires qui dénaturent son côté sacré et attirent la vigilance de l’Eglise. Entre grande fête religieuse pour les uns et expérience miraculeuse pour les autres, la fête orthodoxe de la Théophanie, connue de tous les Russes, reste plutôt méconnue en-dehors du pays …

Voilà donc l’occasion, aujourd’hui-même, jour de fête, de partir à sa découverte !

Epiphanie ou Théophanie ?
Епифания или Теофания ?

Ces deux dénominations d’une seule et même fête viennent du grec signifiant « apparition, manifestation » (Epiphanie) et « apparition, manifestation de Dieu » (Théophanie). L’Eglise catholique utilise la première, l’Eglise orthodoxe la seconde.

A l’origine, début janvier, il existait une fête païenne « de la Lumière » célébrant l’allongement sensible des jours, après le solstice d’hiver du 21-22 décembre. Cette fête correspondra ensuite à la fête romaine des Saturnales.

Dès la fin du 2ème siècle, elle deviendra la fête chrétienne « de la Révélation de Dieu », englobant trois événements majeurs où Dieu s’est fait Homme : la Nativité, l’Adoration des mages, et le Baptême du Christ.

Jusqu’au 4ème siècle, en Occident, elle était célébrée sur deux semaines, du 25 décembre au 6 janvier. Puis, Noël et l’Adoration des mages prirent plus d’importance : Noël fût fixé au 25 décembre et l’Épiphanie au 6 janvier.

En Orient, l’évolution fût plus lente. Jusqu’au 5ème siècle, la fête de la Révélation était célébrée en un seul jour, le 6 janvier. Puis l’Eglise orthodoxe privilégia de célébrer Noël le 7 janvier et le Baptême du Christ douze jours plus tard (nombre symbolique), le 19 janvier.

C’est ainsi que, désormais, la « Manifestation de Dieu qui se fait Homme » est fêtée le 6 janvier par l’Epiphanie, et le 19 janvier par la Théophanie.

Le Baptême du Christ

La Théophanie commémore le Baptême du Christ dans le Jourdain, par son cousin Jean, dit le-Baptiste. Par cet acte de purification qu’il pratiquait, le baptisé renonçait à l’impureté de sa vie (le péché) pour se convertir. En plongeant dans les eaux du Jourdain, Jésus préfigure son passage par la mort et sa résurrection. Depuis, par le Sacrement du baptême, l’homme est promis à la Vie éternelle.

Le Baptême du Christ. Andreï Roublëv (XVe)

Présentation de la Fête

Dès le 18 janvier, les croyants orthodoxes se préparent à fêter la Théophanie par un jeûne strict dans la journée. A l’unique repas du soir, on ne mange ni graisse ni produit animal, mais plutôt des plats à base de céréales (koutia, кутья). Et bien sûr, on ne boit pas d’alcool.

Ce jour-là, on peut se confesser, et des offices religieux sont célébrés dès le matin, afin de permettre aux chrétiens de se préparer à la grande fête du lendemain.

A la célébration du soir, le prêtre procède au moment crucial tant attendu : la bénédiction de l’eau. Elle a lieu dans l’église. Chacun pourra rapporter un peu d’eau bénite chez soi.

Ensuite, parfois, une procession s’organise après la veillée, jusqu’au trou en forme de croix taillé dans la glace, dans lequel les premiers croyants volontaires se plongent rapidement en réaffirmant leur Foi, dans la nuit du 18 au 19 janvier.

Mais c’est le lendemain matin, le 19 janvier, après l’office religieux consacré au Baptême du Christ (Крещение), que la grande procession paroissiale a lieu, et que le prêtre effectue une nouvelle bénédiction de l’eau, à l’extérieur cette fois, avant que « les bains de la Théophanie » ne commencent.

Reprenons à présent de façon plus détaillée les moments forts de la fête de la Théophanie.

La première bénédiction de l’eau

C’est donc au cours de la Veillée de la Théophanie (et aussi, de plus en plus, de l’office du lendemain matin) que le prêtre bénit l’eau dans l’enceinte de l’église. Cela n’arrive qu’une seule fois dans l’année, uniquement à cette occasion. On appelle ce moment : « la Grande Bénédiction ». Comme l’explique le théologien Alexandre Moïsseenkov, « cette eau bénite est vraiment précieuse et particulière. Par exemple, si quelqu’un ne peut communier au Corps et au Sang du Christ, on peut lui donner de cette eau à boire. Elle apporte du sacré à la vie quotidienne. Elle ne peut qu’être bue ou déposée en quelques gouttes sur le visage, toujours dans une démarche de prière et de Foi. Cette eau est sanctifiée et représente la manifestation de Dieu en chacun d’entre nous. Elle exige un immense respect. » Des baptêmes peuvent avoir lieu ce jour-là.

Bien sûr, entre la théorie et la pratique, il y a souvent une grande différence, et la démarche n’est pas la même pour tous. Le soir ou le matin de la bénédiction de l’eau, certains arrivent à l’église avec de petits flacons discrets qu’ils tiennent précieusement, d’autres avec des bidons et des bouteilles vides qu’ils remplissent allègrement à la source « miraculeuse « … Sachez que cette eau est garantie bénite pendant un an, et doit être conservée près des icônes de la maison.

Dans les campagnes russes, cette fête du Baptême du Christ s’appelait souvent plus directement : « la Bénédiction de l’eau ». L’eau bénite que l’on rapportait chez soi était ensuite utilisée pour différentes raisons, absolument non recommandées par l’Eglise … On en aspergeait les murs de sa maison et de ses bâtiments annexes pour les protéger des mauvais esprits, on en versait un peu dans le puits du village pour que le diable ne s’y mette pas et pour que l’eau y soit toujours abondante et saine, on l’utilisait un peu pour sa toilette afin de conserver beauté et santé, on en buvait abondamment en cas de maladie, et on en donnait aussi parfois au bétail. On la gardait précieusement, toute éventuelle boisson magique et miraculeuse qu’elle était …

Il semblerait d’ailleurs que certaines de ces pratiques perdurent !

La seconde bénédiction de l’eau

Après l’office religieux du matin, célébrant la Théophanie par la commémoration du Baptême du Christ, la procession religieuse s’ébranle et se dirige vers le point d’eau naturelle qui a été choisi pour « les bains de la Théophanie » (Крещенские купания)

Sur place, au bord d’une rivière, d’un lac ou d’un étang, le prêtre prononce la bénédiction des eaux de la Nature.

En immergeant sa croix dans l’eau, il demande à Dieu de sanctifier l’eau de la Nature par la puissance de la Croix et rappelle le besoin de protéger cet élément qui donne la vie. Symbole de vie et de pureté, c’est par l’eau que le Christ fût baptisé. En se plongeant dans les fonds baptismaux, le baptisé fait acte de repentance, renonce à ses péchés, en est lavé. Il se purifie et peut alors recevoir la grâce de Dieu. La fête de la Théophanie est donc liée au Sacrement du Baptême que les croyants veulent recevoir ce jour-là ou renouveler, en s’immergeant dans l’eau glacée …

Les bains de la Théophanie

Commencés dans la nuit, ils se déroulent toute la journée du 19 janvier jusqu’au soir. Ensuite, l’eau n’est plus considérée comme bénite, et le lieu perd son caractère sacré.

Le plus souvent, un trou dans la glace a été préalablement découpé (à la hache, ou à la tronçonneuse !) en forme de croix. On l’appelle  » le Jourdain » (Иордан), symbolisant les eaux dans lesquelles le Christ fût lui-même baptisé. Puis, chaque croyant désireux de se purifier de ses péchés, vient s’immerger complètement trois fois dans l’eau glacée en se signant à chaque fois, « au Nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit ». Il est alors prêt à suivre le Christ dans la Foi.

Cette pratique n’est bien sûr pas sans danger. Il est recommandé de ne se déshabiller qu’au dernier moment, de prévoir des vêtements chauds, et du thé pour se revigorer (surtout pas d’alcool, ni avant ni après).

Les enfants peuvent s’immerger, mais plutôt dans les bras d’un adulte.

Devant l’augmentation du nombre de participants aux bains de la Théophanie (à Moscou, par exemple, le chiffre est passé de 55 000 en 2010, à 82 000 en 2013, et 170 000 en 2017), les autorités ont pris des mesures d’encadrement en désignant des lieux autorisés (60 prévus à Moscou pour cette année 2018) et en y plaçant des secouristes et des équipes médicales, afin de parer à tout cas d’hypothermie, de glissade sur la glace, de noyade, voire d’arrêt cardiaque … Malheureusement, chaque année, des accidents arrivent.

Si les bains de la Théophanie sont de plus en plus menés sous autorisation dans les villes dans un but de sécurité organisée, ce n’est bien sûr pas le cas partout, et notamment dans les campagnes où cette pratique reste plus risquée.

Depuis peu, l’Eglise orthodoxe russe s’adapte à ceux qui ne font pas toute la démarche religieuse en entier. La Confession, la Communion, et la présence à la Messe ne sont plus des conditions obligatoires pour pouvoir se baigner le jour de la Théophanie, alors que d’après les règles religieuses, il faut d’abord demander la bénédiction du Seigneur. Par contre, le fait de ne pas se baigner n’a jamais été considéré comme un péché …(ouf !) L’Eglise insiste sur le respect à avoir et demande de ne jamais oublier le but que l’on poursuit en faisant cela.

En période soviétique, la religion était étouffée, voire étranglée, et les bains de la Théophanie rarement célébrés. Ils étaient l’occasion d’afficher encore plus courageusement sa Foi : peu y participaient, beaucoup observaient …

Dérives, et réactions de l’Eglise orthodoxe

La hausse de la fréquentation des églises en Russie et le retour évident des hommes vers la religion ne rassurent pas forcément l’Eglise orthodoxe sur la qualité de cet nouvel élan de Foi. Plusieurs actes très religieux se retrouvent parfois détournés de leur idée première, voire complètement dénués de leur raison d’être. Il en est ainsi quelquefois des « bains de la Théophanie », que l’Eglise regarde alors avec un oeil nouveau et dubitatif. L’engouement immense qu’ils suscitent est indéniable. Cette année, plus de 400 églises de Moscou célèbreront la Théophanie. En 2013, plus de 2,2 millions de personnes ont assisté aux célébrations religieuses dans la nuit du 18 au 19 janvier, dans plus de 5 500 villes ou villages de Russie. Une grande partie d’entre elles prit part aux bains de la Théophanie. Mais beaucoup également ne le font pas par acte de Foi …

On peut effectivement s’interroger sur la démarche religieuse de certains, qui semblent plus se baigner par effet de mode, de jeu, ou de défi entre amis, ou qui considèrent encore que cette eau faciliterait la guérison de maladies, lui attribuant ainsi des vertus miraculeuses.

Certains membres du Clergé souhaiteraient même voir abolir cette pratique. Monseigneur Evtikhi (de la ville d’Ishim, en Sibérie), se déclarait, déjà en 2011, opposé aux bains de la Théophanie, « qui sont devenus un véritable phénomène de mode dans toute la Russie, auquel les grandes villes se préparent spécialement. Il ne s’agit plus d’une tradition religieuse mais d’une mode sportive. » Il concluait avec humour : » Heureusement, dans nos contrées sibériennes , ces traditions ne sont pas très « à la mode », pour des raisons vitales, bien sûr, les températures à cette époque de l’année rendant les baignades plus que risquées ! »

On remarque également que ceux qui recherchent un bienfait pour leur corps se moquent parfaitement de la sainteté de l’eau bénite. Certains prêtres s’irritent du fait que « ceux qui se baignent sont, pour la majorité, des gens qui passent leur temps dans des plaisirs répréhensibles, et qui s’imaginent que ces baignades laveront leurs péchés. »

Si le phénomène de dérive a pris de l’ampleur ces dernières années, il n’est cependant pas nouveau, puisque, déjà en 1927, le Père Boulgakov martelait : » Il est évident que de telles habitudes, parce qu’elles transgressent la sainteté de la solennité de la fête, et sont contraires à l’esprit du christianisme authentique, ne sont pas tolérables et doivent être arrêtées. »

La position du Patriarche Kirill, à la tête de l’Eglise orthodoxe russe depuis le 27 janvier 2009, ne va pas dans ce sens et se veut pacifique. Il répète avec force que « les bains dans le « Jourdain » ne sont pas une distraction, ce n’est pas une tradition populaire ni une partie de notre folklore, mais c’est la participation au Sacrement de l’approche d’une certaine sainteté. » Puis il ajoute : » En pénétrant dans l’eau sainte, signez-vous trois fois, plongez-vous complètement dans les eaux du « Jourdain », priez pour vous et pour vos proches, pour que Dieu vous exauce, vous purifie de vos péchés et vous rende plus fort sur la voie du Royaume des Cieux. »


En complément :

  • Voici un petit film authentique, pris sur le vif, qui redonne bien l’ambiance. Il vous fera parfois sourire, sans toutefois décourager les plus courageux, je l’espère !

  • Ici quelques illustrations des bains de la Théophanie :

Ivan Ijakovitch. 1898

Bénédiction de l’eau. Moscou (fin XVIIe)

Bains de la Théophanie. (fin XIXe)

Bénédiction de l’eau (19 janvier 1949)

Boris Koustodiev . Procession de la Bénédiction de l’eau (1921)

Konstantin Voïnov. Bénédiction de l’eau

Nicolaï Grandkovski. La Théophanie (1903)

Ekaterina Pontchireva. Fête du Baptême

  • Et pour finir, un petit clin d’oeil comme j’aime !!!

Commentaires (12):

  1. Blanchard Ingrid

    25 janvier 2018 à 21 h 08 min

    Tellement intéressant, comme toujours. On a pu avoir des photos et petit film en direct de ma soeur à Moscou. Le plus impressionnant ce sont les enfants !

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    • Marion

      26 janvier 2018 à 6 h 46 min

      Merci Ingrid ! Oui…quand on dit qu’il faut commencer jeune, en voilà un bon exemple ! 😉

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  2. Florence B

    21 janvier 2018 à 18 h 57 min

    Merci Marion. Très intéressant comme toujours. Je préfère la galette tiède! Glacial…
    Bises

    Répondre
    • Marion

      21 janvier 2018 à 19 h 50 min

      Oui, je crois que la galette a définitivement ses adeptes !!! Merci Florence ! Bises

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  3. Isabelle

    21 janvier 2018 à 14 h 58 min

    J’ai bien aimé la mention « cette eau est garantie bénite pendant 1 an » et le SAV est assuré ??

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    • Marion

      21 janvier 2018 à 15 h 53 min

      😉 ou comment laisser subtilement à chacun sa liberté d’y croire… Mais, personnellement, je me méfierais plus de problème d’hygiène et de conservation au bout d’un an !

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  4. Lemaistre

    19 janvier 2018 à 17 h 49 min

    Merci Marion, …. moi je préfère la tradition de la galette!

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    • Marion

      19 janvier 2018 à 17 h 59 min

      Bien vu ! Petite gourmande…et la galette en sortant de l’eau, ça t’irait ?! 😂

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  5. Gillard

    19 janvier 2018 à 17 h 32 min

    Et super article très approprié et intéressant ! Un plaisir à lire et partager!!

    Répondre
    • Marion

      19 janvier 2018 à 17 h 42 min

      Merci…

      Répondre
  6. Gillard

    19 janvier 2018 à 17 h 22 min

    Petite coquine Marion 😉

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    • Marion

      19 janvier 2018 à 17 h 26 min

      Ah !! Tu as aimé mon petit clin d’oeil final… ou remarqué les maillots qui glissent !!! 😉 Merci Bénédicte !

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