41- Le samovar russe, entre tradition et nostalgie

Si je vous propose de fermer les yeux un instant, et de citer quelques objets qui évoquent en vous la Russie, je suis certaine que le samovar apparaîtra en bonne place !

Comme disait Pouchkine, « un samovar, c’est de la poésie ! »

Le samovar fait partie intégrante de la culture russe, de la vie du peuple russe, et reflète à merveille ces moments d’hospitalité et de convivialité partagés autour d’une tasse de thé. Plus q’une simple bouilloire, il a longtemps occupé la place centrale du foyer russe, au point d’en devenir son âme …

 

Inventé pour pouvoir faire bouillir de l’eau en absence d’électricité, le samovar se décrit lui-même par son étymologie. Composé du pronom réflexif сам ([sam]) et du verbe варить ([varit’], bouillir, cuire à la vapeur), le mot russe самовар ([samovar]) pourrait être traduit par « auto-bouilleur » (sur le modèle de l’ « auto-cuiseur »)

Le samovar et le thé

La route du thé

L’arrivée du thé en Russie remonte peut-être au 16 ème siècle, lorsque deux Cosaques racontèrent avoir découvert en Chine « un breuvage merveilleux ». Mais les documents d’archive fixent plutôt l’évènement au siècle suivant, sous le règne du tsar Mikhaïl Ier (1596-1645), lorsqu’un ambassadeur russe transmit au tsar le cadeau que lui faisait un prince mongol : près de 64 kilos de thé. Petit à petit, l’attrait pour cette nouvelle boisson grandit parmi la Cour de Russie et l’aristocratie, qui le considéraient d’ailleurs, au début, plutôt comme un précieux remède à tous les maux.

K.E. Makovski / Le thé (1914)

En 1689, le tsar Pierre-le-Grand lance réellement l’histoire du thé en Russie, en signant un accord commercial avec la Chine : via la Route de la Soie, les fourrures russes s’échangeront désormais contre des briques de thé noir chinois. La Chine devient ainsi le fournisseur exclusif de thé pour la Russie. Le mot russe pour désigner le thé est tout trouvé : ce sera « tchaï » (чай) d’après le mot chinois « tcha » (Chine du nord). Le voyage de longues caravanes à travers la Mongolie, la Sibérie et l’Oural, prenait de huit à douze mois, selon la saison. Le thé n’en devenait que plus rare et précieux. Il était ensuite vendu exclusivement dans les grosses foires (comme celle de Nijni-Novgorod) et dans quelques grandes villes, mais principalement à Moscou. Les Moscovites seront d’ailleurs longtemps surnommés les « buveurs d’eau chaude » par le reste du pays !

V.A. Nagornov / Une grande foire

Le Transsibérien

Grâce à l’avancée progressive de la liaison Moscou-Vladivostok par le Transsibérien (achevée en 1916), le transport commercial avec la Chine est grandement facilité dès 1905, et les caravanes sont alors définitivement arrêtées. Désormais, une semaine suffit pour approvisionner Moscou en thé chinois ! Les échanges se multiplient, la consommation de thé augmente considérablement.

C’est également à cette époque que la Russie commence à cultiver son propre thé, près de Sotchi ainsi que sur les rives de la Mer Noire (actuels Géorgie et Azerbaïdjan). Ce thé, de médiocre qualité et de relativement faible production, contribuera cependant à rendre cette boisson encore plus populaire.

Ainsi, au fil du temps, le commerce du thé s’est avéré être l’une des entreprises commerciales les plus importantes et les plus rentables. Le thé est même devenu, au 19ème siècle, la boisson nationale en Russie.

Marchands buvant le thé autour d’un samovar / Nijni-Novgorod (1905)

On notera, qu’en russe, l’expression « donner un pourboire » se dit « donner pour un thé  » (Дать на чай) … la langue s’adapte !

Les premiers samovars russes

Toula, capitale du samovar

L’origine du premier samovar est incertaine. Il semblerait que le premier appareil servant à faire bouillir ou préchauffer de l’eau soit apparu dans la Rome antique, puis en Asie. Quant au samovar russe, il devient populaire au 18ème siècle et est extrêmement répandu au 19ème. Mais quelle est son origine ?

Si l’on raconte que le tsar Pierre-le-Grand aurait lui-même rapporté le premier samovar des Pays-Bas pour le faire copier par des artisans russes, les documents historiques attestent que des samovars (en tous cas, les premiers dont on ait une trace) ont été produits dans l’Oural, dans les années 1740, par l’industriel russe Nikita Demidov.

Quelques années plus tard, de retour dans sa ville natale de Toula (Тула), à 200 km au sud de Moscou, Demidov y partage son savoir-faire. Toula bénéficie d’importants gisements de minerais et est déjà célèbre, à l’époque, pour ses artisans et son activité métallurgique (armes, serrurerie d’art, chaudronnerie, …) Les artisans se mettent à produire des samovars ; les petits ateliers deviennent rapidement des fabriques, comme celle des frères Lisytsine, qui ouvre la première en 1803. Les samovars de Toula sont désormais produits à grande échelle et l’industrie du samovar devient florissante. En 1820, Toula est déjà considérée comme la capitale du samovar ! En 1850, on y compte 28 fabriques, produisant par an près de 120 000 samovars. En 1913, on parlera de 660 000. De nos jours, Toula est toujours la ville de référence du samovar russe !

Fabrique de samovars à Toula

Une expression russe bien connue, pleine d’ironie, compare une action inutile ou saugrenue au fait de « venir à Toula en apportant son propre samovar ! » ( « Приехать в Тулу со своим самоваром ! ») … c’est tout dire !

Comment fonctionne un samovar ?

Traditionnellement, le réservoir d’eau central, appelé « corps de fontaine », est traversé par un conduit cylindrique qui fait office de cheminée (pour un meilleur tirage, on y insère même parfois un tuyau plus long que l’on retire ensuite). On y verse un combustible lent, comme du charbon de bois ou des pommes de pin qui, en brûlant, chauffe l’eau environnante. Au sommet du samovar, on place une théière remplie d’un concentré de thé très fort, appelé zavarka (заварка). Une fois l’ensemble bien chaud, on verse un peu de ce thé concentré dans une tasse, puis on le dilue en ajoutant de l’eau chaude depuis le robinet intégré à la base du samovar. Le thé concentré est généralement dilué au ratio de 1 pour 10.

Grâce à sa conception ingénieuse, le samovar permet d’avoir toujours à disposition de l’eau chaude pour le thé !

A.I. Morozov / Paysan buvant son thé

Ce concentré de thé noir est tellement fort, qu’il est parfois utilisé pur par les prisonniers qui recherchent son effet psychotrope. Ils l’appellent « tchifir » (чифирь).

Une fabrication artisanale complexe

Encore au milieu du 20ème siècle, la fabrication d’un samovar était un processus fastidieux qui nécessitait le travail de plusieurs artisans différents, chacun fabriquant une pièce spécifique. A l’origine, les samovars étaient en cuivre rouge, en nickel, puis en alliage de type laiton, moins coûteux. Mais il en existait aussi en argent ou en or ! Les samovars étaient parfois décorés de peinture laquée, de porcelaine, voire même de cristal. Ils pouvaient être de formes très diverses. Toula en proposait facilement plus de 150 sortes !

vers 1840

vers 1830

début 1800

18 ème siècle

Le volume le plus commun était de 3 à 8 litres, mais il existait des samovars plus petits, dits « de voyage », ou de bien plus grands, de 12 à 15 litres. N’oublions pas que le climat souvent rude de la Russie incite à boire beaucoup de boisson chaude ! Notons, qu’au 18ème siècle, certains samovars plus complexes comportaient plusieurs compartiments afin de cuisiner de la nourriture tout en réchauffant l’eau pour le thé.

S.S. Babiouk / Jeune fille au samovar

Le prix d’un samovar a toujours été élevé. Au 19ème siècle, un modèle moyen coûtait 10 roubles d’or, soit le salaire mensuel d’un ouvrier. Mais un samovar s’achetait une fois pour la vie, et devenait ensuite un héritage familial. Il faisait même partie de la dot des jeunes filles à marier.

Le samovar, ou l’âme du quotidien

Hospitalité et convivialité

En Russie, l’hospitalité commence traditionnellement par une tasse de thé …

V.G. Perov / Pause pour le thé à Mytichtchi, environs de Moscou

V.E. Makovski / Conversation. L’idéaliste-pratique et le matérialiste-théorique (1900)

V.E. Makovski / Les petits vieux à l’heure du thé (1881)

Le thé est consommé tout au long de la journée, à tout âge (on le dilue plus ou moins ). Jusqu’au début du 20ème siècle, le samovar occupe une place centrale dans le foyer. Il est typique de la vie quotidienne et reflète l’aisance financière de la famille, le confort et le bien-être. Posé sur un guéridon spécial (чайный столик), ou directement sur la table principale de la pièce à vivre, le samovar réchauffe l’atmosphère et fédère les convives. L’eau qui chauffe se met à « chanter », « bruire » et enfin « gronder comme la tempête », comme on dit en Russie. Le samovar est devenu l’âme de la maisonnée.

V.S. Bayouskine / Au dîner (1950)

Boire un thé autour du samovar, en famille, entre amis ou collègues, c’est accomplir un geste chaleureux et convivial, source d’inspiration de tant d’écrivains ou de peintres des 19ème et 20ème siècles. En voici quelques exemples …

B.M. Koustodiev (1878-1927) Cochers prenant le thé

Korzoukhine / Dimanche festif

Pervouninski / A la datcha

N.P. Bogdanov-Belski (1868-1945) / L’anniversaire de la maîtresse

Quand il ne reste plus que le samovar …

L’âme du samovar russe est si puissante qu’elle peut arriver à concentrer tant d’émotions en elle. Le samovar devient le coeur de la famille, celui qui traverse le temps et qui perdure malgré les tragédies du destin. Il est le concentré de convivialité et de chaleur familiale, le vecteur de l’âme russe … Un exemple frappant : dans leur fuite précipitée pour quitter la Russie à la révolution de 1917, les familles nobles n’emportaient que le strict nécessaire, réduit parfois au seul samovar familial. (Merci à Michelle et Martine, descendantes de la famille Trétiakov, pour l’émouvant témoignage qu’elles m’ont confié.)

K.M. Maksimov / Brûlés par la guerre (1985-1986)

Le samovar et ses douceurs « à la russe »

Quand il est bu en-dehors des repas, le thé devient alors une occasion de converser longuement. Symbole affiché d’hospitalité, il est accompagné de douceurs typiques de ce délicieux moment, que constitue la cérémonie du thé « à la russe ».

Le samovar porte souvent un collier de souchki (сушки), petits biscuits secs en forme d’anneaux, et la table se retrouve garnie de diverses friandises, pains d’épice, baranki (sorte de bretzels russes), pliouchki (petits pains à la cannelle), pirogui (petits pains fourrés), bonbons et fruits divers.

B.M. Koustodiev (1878-1927) / Pause pour le thé

Le thé noir issu de la zavarka (concentré de thé) étant très amer, les Russes ont pour coutume de l’adoucir en rajoutant dans leur tasse un peu de confiture, de miel, ou quelques petits dés de pomme, par exemple. Ils peuvent aussi l’aromatiser avec des agrumes (pamplemousse, orange, citron). De gros morceaux de sucre se mangent séparément (autrefois coincés entre les dents en buvant le thé), mais ne sont pas ajoutés directement dans la tasse.

Outre les tasses en faïence ou en porcelaine, on trouvait souvent, autrefois, sur la table, des verres avec leurs supports en métal argenté (подстаканники) mais aussi des soucoupes profondes dans lesquelles le thé brûlant refroidissait avant d’être consommé. Cette habitude surprenante n’était pas répandue dans la haute société, mais plutôt dans les classes populaires ou la moyenne bourgeoisie.

B.M. Koustodiev / Epouse de marchand prenant le thé (à Astrakhan) (1923)

B.M. Koustodiev / Epouse de marchand prenant le thé (à Astrakhan) (1918)

V.F. Stojarov / Auprès du samovar (1956)

Une certaine nostalgie

Un samovar en héritage

Le samovar ancien est devenu un bel objet empreint de nostalgie, souvent délaissé dans la vie moderne au profit de bouilloires rapides mais sans charme, même si les industriels font parfois preuve d’imagination …

Les samovars contemporains, plutôt en inox, sont devenus électriques dans les années 1970, et les anciens traditionnels, à charbon de bois, appartiennent désormais au patrimoine culturel de la Russie (attention, ils sont donc interdits à l’exportation …) ; ils se reçoivent en héritage. Objet symbolique apprécié des Russes, le samovar ancien se retrouve fréquemment en décoration dans les intérieurs.

Lorsqu’une fête populaire est organisée, le samovar est toujours présent et retrouve sa place centrale, au coeur de l’animation. C’est souvent l’occasion d’utiliser un samovar géant qui renforce la convivialité du moment !

Devant le Goum, sur la Place Rouge, à Moscou

De nos jours, la Russie est le 5ème pays consommateur de thé au monde, avec 1,3 kg de thé par an et par habitant, contre 200g en France. Le thé en vrac est toujours préféré au thé en sachets, et les thés rares de Chine, d’Inde ou de Ceylan se retrouvent sur les grandes tables les jours de fête.

La Maison Perlov, rue Miasnitskaïa, à Moscou

La « Maison Perlov du thé et du café » à Moscou, rue Miasnitskaïa, est une institution depuis 1893 ; elle propose à la vente des centaines de thés et de cafés, parfois rarissimes,  dans un cadre d’époque, magnifique, empreint de nostalgie. Une belle raison d’aller y faire un tour … et de faire à nouveau chanter le samovar !

N.K. Zadonski / Pause pour le thé (1977)



Pour aller plus loin : quelques samovars étonnants

 

samovar en argent ciselé (Nijni-Novgorod)

Samovar en cristal offert au tsar Pierre-le-Grand (Palais des Armures, Moscou)

fin 19ème siècle

samovar-coq (1870)

samovar Fabergé (1899-1908) / samovar le plus cher au monde, vendu à Sotheby’s en 2004 pour 274 400 livres sterling

samovar longtemps le plus petit au monde … mesurant 3,5 cm

 

Le plus grand samovar fonctionnant au monde. 555 l d’eau, pouvant servir simultanément 2 220 personnes, 2,5 m de haut avec tuyau, 1,72m sans tuyau, créé en 2014 par Alexandre Novokchonov, à Perm.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le plus petit samovar du monde, mesurant seulement 1,2 mm de haut. Il est en or et se compose de 12 pièces. Exposé au Musée du Samovar de Toula.

Commentaires (12):

  1. Jacqueline

    14 octobre 2018 à 16 h 46 min

    J’ai tjrs un réel plaisr à lire vos articles bien documentés
    J’ai vu placé sur des samovars, à la manière d’un cache théière,de jolies poupées en tissu Est-ce un élèment traditionnel ?

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    • Marion

      14 octobre 2018 à 18 h 24 min

      Merci beaucoup,Jacqueline, pour l’intérêt que vous portez à mes articles. Ces poupées en tissu (parfois en forme de poule, d’ailleurs) servaient à tenir la théière au chaud lorsque le samovar ne chauffait plus. Elles avaient aussi un rôle décoratif non négligeable, mais tous les samovars n’en étaient pas pourvus. De nos jours, elles ne sont plus vraiment utilisées … mais ajoutent leur petite touche de nostalgie quand on en rencontre !

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  2. Valerie

    13 octobre 2018 à 18 h 14 min

    Je suis bien contente que tes vacances soient finies pour que j’ai le plaisir de retrouver la Russie méconnue.
    Valerie.

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    • Marion

      13 octobre 2018 à 22 h 25 min

      Merci Valérie ! J’aime ton humour !! Oui, oui, Russie Méconnue ….c’est reparti ! 😉

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  3. Mangin

    13 octobre 2018 à 9 h 14 min

    Ah Marion…je rattrape à grand pas, chaque week-end, mon retard de lecture sur tes articles. Quel régal ! Tu as un œil inimitable pour capter tout le sel de cette culture russe tellement typique et fascinante. A chaque fois c’est un voyage de l’esprit, des yeux et du cœur….bravo ! Continues à nous faire rêver !

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    • Marion

      13 octobre 2018 à 10 h 24 min

      Quels beaux compliments ! Merci, Elisabeth, pour ta reconnaissance qui me touche beaucoup. C’est un bonheur pour moi de partager ce trésor ….

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  4. Cécile

    13 octobre 2018 à 9 h 02 min

    Encore un grand merci Marion pour cette plongée passionnante dans la culture russe !

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    • Marion

      13 octobre 2018 à 10 h 22 min

      Avec grand plaisir !! Merci Cécile !

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  5. Binh Micha

    12 octobre 2018 à 23 h 01 min

    Voilà un article intéressant, bien documenté et bien illustré. Dommage que les beaux samovars soient si chers ! Je rêve d’en avoir un, mais les modernes sont souvent assez dénués de charme…

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    • Marion

      12 octobre 2018 à 23 h 11 min

      Merci beaucoup Micha, pour ce message admiratif … de mon travail comme des beaux samovars anciens !

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  6. isabelle

    12 octobre 2018 à 16 h 53 min

    Merci Marion encore un article passionnant et joliment illustré. C’est drôle la semaine dernière je me demandais justement à quoi servait exactement le samovar – j’ai ma réponse !

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    • Marion

      12 octobre 2018 à 17 h 14 min

      Amusante coïncidence, en effet !! Merci Isabelle pour l’intérêt que tu portes toujours à mes articles, c’est sympa. 😉

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