26- Le loup et la Russie

En entendant le mot « loup », certains vont frémir quand d’autres vont sourire, tant ce terrible prédateur effraie et fascine à la fois. Le loup suscite cette émotion ambigüe qui attire et qui intrigue. Redoutable chasseur, discret et organisé, il occupe en Russie d’immenses territoires allant de la toundra arctique aux steppes du sud.

Si le loup peut nous paraître bien loin de notre quotidien, il est des régions de Russie où il est devenu omniprésent dans la vie des habitants. L’homme et le loup se retrouvent alors parfois confrontés à une cohabitation difficile qui oblige les autorités à prendre des mesures d’urgence …

 

Différents loups pour différents territoires

Avant de partir à la rencontre de notre nouvel « ami », une petite révision de la géographie de la Russie est peut-être nécessaire. Un rapide coup d’oeil à cette carte simplifiée vous permettra au besoin de clarifier les notions un peu oubliées de « toundra », « taïga », ou autre « steppe » !

Six sous-espèces

Les loups du territoire de Russie se différencient selon la zone géographique qu’ils habitent. Il a ainsi été établi six sous-espèces de loups, dont voici les caractéristiques :

  • le loup de la toundra (тундровый волк)

Il est présent dans tout le nord de l’Europe et de l’Asie, mais principalement dans le nord de l’Arctique et le nord de la Russie. De grande taille, il a un poids moyen de 40 à 80kg pour les mâles, et de 35 à 55kg pour les femelles. Il se nourrit surtout de lièvres, de rongeurs, et de rennes sauvages.

 

  •  le loup de Russie centrale, ou loup de Russie (среднерусский волк)

Il habite les territoires du nord et du centre de la Russie. De poids moyen (autour de 55 kg pour les mâles, et 35 kg pour les femelles), il se nourrit en chassant les cerfs, les sangliers, les élans, ou les chamois des zones montagneuses. Il lui arrive de se battre contre des ours.

 

  • le loup des steppes (степной волк)

On le trouve dans le sud de la Russie. Revêtu d’un poil gris clair court et raide, il est de plus petite taille que le loup russe et pèse de 35 à 40kg. Son mode de vie est semi-nomade, fortement dépendant de la quantité de nourriture qu’il trouve.

 

  • le loup de Mongolie (монгольский волк)

C’est l’un des plus petits loups de Russie. Les plus gros mâles ne pèsent pas plus de 40kg. Son poil est grossier, raide, de couleur gris. On le rencontre sur les territoires de l’est et du sud-est du lac Baïkal et dans le kraï du Primorié (littoral au nord de la Corée du nord).

 

  • le loup du Caucase (кавказский волк)

C’est une sous-espèce plutôt rare, qui était, il y a peu, au bord de l’extinction. De taille et de poids moyen, ce loup est très territorial et agressif envers les autres meutes.

 

  • le loup des forêts de Sibérie (сибирский лесной волк)

Il vit au Kamtchatka, en Extrême-Orient, et en Sibérie orientale. Il est très similaire au loup russe, mais il a un pelage plus clair, sa fourrure grise est mélangée avec des tons bleu argenté. C’est un loup de grande taille, qui pèse de 40 à 70kg, et qui se nourrit de rennes, d’élans, de lièvres, voire de phoques du littoral marin. Sa population est actuellement en forte progression, et, dans une grande partie de cette région, les loups sont considérés comme nuisibles. Nous en reparlerons.

Le loup, redoutable et fascinant prédateur

Les loups sont des animaux sauvages extrêmement intelligents, très organisés, qui vivent en meute en respectant les règles de la hiérarchie et de la discipline de fer imposées par le chef, le plus fort et le plus expérimenté. Lors de la chasse, les membres de la meute se doivent une assistance mutuelle irréprochable qui permet la cohérence et l’efficacité des actions. Il en va de la survie du groupe. Mais si un membre de la meute est affaibli ou malade, les autres n’hésiteront pas à se montrer très cruels en le sacrifiant, afin de garder le groupe fort et vigoureux. Les meutes sont généralement constituées de 3 à 10 individus, presque toujours des parents proches, mais elles peuvent compter jusqu’à 40 loups.

Les loups ont un sens aigu du territoire. Une meute occupe en général une zone de 30 à 60 km de diamètre dans laquelle elle vit et chasse.

Les loups sont monogames et forment des couples pour la vie.

La période de reproduction s’étend de janvier à avril, en fonction de la latitude. C’est une période de grande tension dans la meute et les combats entre rivaux ne sont pas rares. Les petits naissent après une gestation d’environ 65 jours, en portée de 5 ou 6 louveteaux, et font leur apprentissage de la chasse dès la fin de l’été. Les loups ont un grand sens de la famille. Ils vivent une quinzaine d’années.

Ils sont très actifs la nuit et hurlent très fort pour communiquer à distance. Ils sont très résistants et peuvent parcourir 60 à 80 km sans s’arrêter en une nuit.

L’ homme et le loup

Un savant équilibre à instaurer

Le loup est sur Terre depuis plus de 100 millions d’années. On a retrouvé, dans des grottes, des dessins de loups datant de plus de 20 000 ans. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, le loup était considéré comme le deuxième mammifère le plus représenté (après l’homme) dans l’hémisphère nord. Depuis, leur nombre a considérablement chuté. La chasse, les campagnes d’extermination massives, l’urbanisation et les changements infligés aux milieux naturels, en sont bien sûr les principales raisons.

Le loup joue un rôle très important dans l’équilibre des écosystèmes des forêts tempérées, de la taïga, de la toundra, des steppes et des systèmes montagneux. Il est souvent considéré comme le « nettoyeur » de la nature, la débarrassant des animaux morts ou malades. Son rôle est indispensable, et il ne faut surtout pas chercher à l’éliminer à tous prix, comme ce fût le cas il y a quelques années avec l’utilisation massive de strichnine (poison mortel inodore) qui fit d’immenses dégâts. Il faut préserver un équilibre subtil.

C’est en Russie que les loups sont actuellement les plus nombreux : en 2017, on les a estimés à 50 000. Mais, selon les chercheurs, cette population est deux fois trop importante pour maintenir l’équilibre de l’écosystème. Leur nombre élevé constitue une véritable menace pour certaines régions qui, par réaction, prennent les choses très au sérieux et organisent de véritables campagnes anti-loups. Outre la peur qu’ils provoquent et les risques humains qu’ils engendrent, ce sont surtout leurs attaques sur le bétail que les régions veulent voir cesser. Elles causent chaque année une perte économique globale estimée à 12 milliards de roubles.

Une guerre de territoires localisée

Si, dans certaines régions, les loups ne sont pas considérés comme un problème (peu nombreux ou très discrets), il n’en est pas de même ailleurs, où ils créent de véritables souffrances. C’est le cas notamment en Sibérie, plus précisément en Yakoutie (Sibérie orientale), au Kamtchatka, et dans les régions autour du lac Baïkal, où les attaques de loups sont fréquentes.

Les loups sont de redoutables prédateurs qui cherchent activement leur nourriture et chassent en permanence. La base de leur nourriture est constituée, selon les régions, d’animaux ongulés (rennes, élans, cerfs, chevreuils, sangliers, ou encore antilopes dans la steppe), mais aussi de lièvres ou de petits rongeurs. (On notera que le loup mange très exceptionnellement des renards, éventuels porteurs de rage. Il peut les attaquer et les tuer, mais il s’en méfie.)

Lorsque les loups sont affamés et cherchent en vain de quoi se nourrir (ils peuvent aller jusqu’à attaquer un ours dans sa tanière), ils se rapprochent alors des zones habitées par les hommes, et s’attaquent aux poules, aux oies, aux moutons, aux vaches, aux chevaux, voire même aux chiens. Le loup est un animal omnivore qui peut s’en prendre aux animaux marins en bord de mer, mais aussi aux reptiles, aux grenouilles et aux insectes quand il est désespéré ! Dans les régions du sud de la Russie, il consomme également des baies, des fruits, des champignons, et n’hésite pas, dans les steppes où il est souvent assoiffé, à lancer des raids sur les melons et les pastèques !

Le loup attaque rarement l’homme. Il le craint énormément. Si le cas se présente, on peut alors penser à un animal enragé. C’est d’ailleurs ce risque de propagation de la rage que l’on redoute vraiment, dans les régions où une forte densité de loups existe. Mais les loups sont surtout de plus en plus agressifs envers les humains dans les endroits devenus pauvres en proies naturelles. Ils ont alors moins peur de l’homme et s’attaquent violemment aux troupeaux. Un loup affamé peut engloutir dix kilos de viande d’un coup …

La menace est réelle : il faut agir !

Vigilance et Urgence

Il faut bien comprendre que le loup est partout présent en Russie. Aucune région n’en est dépourvue. Mais tout est affaire de nombre, de localisation, de surveillance et de contrôle de la population. Les autorités locales sont très à l’écoute des informations données par les habitants et notamment par les chasseurs. La vigilance est de mise, et il ne faut pas oublier que la nature est le territoire des animaux sauvages ! Autour de Moscou, par exemple, dans les forêts et près des lacs, des loups sont de temps en temps aperçus … Mais, dans ces régions où ils sont peu nombreux et ont de quoi se nourrir, ils restent à distance des hommes et ne constituent pas un danger imminent. Mais on ne baisse pas la garde pour autant, et ils sont en permanence très surveillés.

Par contre, il existe en Russie des endroits où la menace est vraiment sérieuse et la lutte s’organise. En 2013, plusieurs régions de Sibérie ont été mises en état d’urgence suite aux attaques de loups, dont les scientifiques cherchent toujours à comprendre la raison profonde. Ils supposent que les conditions climatiques spécialement extrêmes des années précédentes auraient fait périr le petit gibier et les loups affamés auraient agrandi leur territoire de chasse, et par conséquent, leur territoire de vie. Toujours est-il que les autorités locales ont été contraintes de mobiliser des chasseurs et d’étendre la période de chasse, momentanément, à l’année entière. Elle court normalement du 1er octobre au 28 février.

En Yakoutie, par exemple, les loups ont officiellement tué 313 chevaux et plus de 16 000 rennes en 2012, 140 chevaux et 6 800 rennes en 2016. Les pertes économiques sont à chaque fois considérables.

Toujours en Yakoutie, devant l’urgence de 2013, il était question de diviser la population de loups par 7 en trois mois, passant de 3 500 bêtes à 500. Les chasseurs ont été dotés de munitions et de carburant (voitures et motoneiges). Chaque animal tué était récompensé par 30 000 roubles … mais seulement 600 loups furent finalement abattus. En 2016, on estimait la population de loups à 12 000 bêtes ! Seulement 812 furent tués par les chasseurs, malgré les primes et les aides financières versées par les autorités.

Au Kamtchatka, malgré un budget alloué multiplié par deux en 2017, le nombre de loups abattus reste relativement faible. L’accès aux territoires y est très difficile.

Les chasses par hélicoptère d’il y a quelques années ont fait de vrais carnages, sur les paysages désolés de la toundra. Elles ont fortement touché l’opinion publique et les associations de protection de la nature. De plus, elles revenaient très chères. Elles sont désormais interdites. Elles avaient aussi poussé certains loups à trouver refuge dans la taïga, en zone boisée … déplaçant ainsi le problème !

Et quand l’argent n’est pas là …

Lorsque les régions n’ont pas les moyens financiers nécessaires pour indemniser les éleveurs ou verser des primes, la situation se tend.

Dans la république de Touva (ouest du lac Baïkal), la population de loups recensés s’élève à 1500, soit le double de la norme conseillée. Les dommages causés au bétail sont chiffrés à 40 millions de roubles par an.

Dans la région d’Angara, près d’Irkoutsk, on compte 5 000 loups, et la norme se situerait à 1500 environ.

Dans le sud-est et l’est du lac Baïkal, on a recensé 2 821 loups en 2016. En 2013, des primes avaient été versées : 1 000 loups ont été abattus. En 2015 et 2016, sans prime versée, le chiffre annuel tombait à 350 et 379.

(chiffres : sources tass.ru)

Il est certain que la loi n’aide pas les populations locales à lutter. Outre les chasses aériennes et les poisons chimiques, la pose de pièges est également interdite. La souffrance animale est assimilée à une torture et n’est pas tolérable ; les associations protectrices de l’environnement (et notamment la Fondation internationale pour la Protection des Animaux) le rappellent fréquemment, argumentant que le fusil reste le seul moyen autorisé en Russie pour lutter contre les loups, lorsque la chasse est ouverte, du 1er octobre au 28 février. Mais, dans les régions comme le Caucase où le loup est protégé, elle est bien sûr totalement interdite.

Le loup est un animal très difficile à chasser : extrêmement intelligent, très discret, prudent, courageux, fort, agile, et rapide ( 55-60 km/h en pleine course), agissant en meute solidaire, il s’avère être un redoutable ennemi à localiser, à cerner et à atteindre. Lorsqu’une meute se déplace, la discrétion est de mise : les loups progressent souvent en file indienne, marchant dans les traces de l’animal précédent. Une chasse aux loups s’organise sur plusieurs jours, dans des terrains parfois lourdement enneigés et souvent difficiles d’accès, qui rendent l’aventure peu discrète et rarement couronnée de succès.

Certains proposent de repeupler la toundra de lièvres et de repousser les loups dans leur territoire initial. C’est malheureusement un projet difficilement réalisable à court terme ! Le débat reste plus que jamais ouvert, le sujet brûlant est sur la table, et la tension monte régulièrement entre les éleveurs et les autorités …

 


Prochain article : Le loup et la Russie (partie 2)

Commentaires (12):

  1. Danguy des deserts

    19 septembre 2018 à 8 h 17 min

    Bonjour Marion. Quand reprends tu tes chroniques ? Je suis impatiente….👍

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    • Marion

      19 septembre 2018 à 8 h 57 min

      Bonjour ! Ah ah … cette impatience me plaît !! 😉 Merci pour ce message bien sympa. L’été et la rentrée m’ont éloignée de ma plume … mais ça y’est, je travaille à mon prochain article et il sera finalisé pour la semaine prochaine !! Encore un tout petit peu de patience …😂 Russie Méconnue revient !!!!

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  2. reynier

    29 juin 2018 à 18 h 17 min

    Merci pour cet Article. J’ai vécu 10 années en Russie. Je sais comme les Russes en général le problème que pose le loup en général de plus en plus proche des habitations.
    Nous avons monté en France sur le plateaux du Vercors une association d’Eleveurs d’agriculteurs de chasseurs capable de répondre aux discours des assos d’écolos qui militent contre cet animal.
    Sur le plateau du vercors les attaques sont de plus en plus fréquentes les éleveurs sont à bout et aucune réaction des pouvoirs public !!!! nous sommes preneur de contacts avec vous. je dois me rendre prochainement en Russie pour enquêter et ramener de l’info en France. Contact: 0650090451. merci à vous

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    • Marion

      30 juin 2018 à 15 h 13 min

      Merci pour votre message bien intéressant. Il est évident qu’entre le loup qui n’a jamais été évincé de Russie et qui menace désormais le bétail et les hommes dans certaines régions, et le loup réintroduit volontairement en France, les approches sont différentes ! En Russie, l’Etat encourage la lutte contre un animal que les Russes connaissent très bien, alors qu’en France …il faut d’abord se confronter aux associations et à l’Etat. (Je vous contacte par mail.)

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  3. Florence B

    10 mars 2018 à 19 h 03 min

    Au risque de me répéter : bravo Marion! Excellent article. Je vais donc m’acheter un fusil puisqu’on ne peut les tuer autrement… j’ai hâte de lire la suite pour savoir comment utiliser, entre autre , ce fusil…😱 bises. Florence B

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    • Marion

      10 mars 2018 à 23 h 33 min

      Merci Florence ! Te voilà bien téméraire … attention cependant à ne pas tirer trop vite sur les manteaux de fourrure de loup au centre de Moscou ! Ou sur les « jeunes loups aux dents longues » … mais ça, c’est une autre histoire !! 😉

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  4. Odile Pourtoy

    10 mars 2018 à 11 h 50 min

    Finalement, il faut avoir peur du grand méchant loup alors !
    Merci pour cet article si bien documenté et passionnant

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    • Marion

      10 mars 2018 à 13 h 54 min

      Ouiii ! Tu as raison, Odile ! Du grand, du petit, du moyen, du gris, du blanc, du noir (Canada et USA), oui ! Attention danger …animal sauvage redoutable !! 😉 Merci Odile !

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  5. Valérie

    9 mars 2018 à 20 h 27 min

    Excellent as usual ! Merci Marion et bon we !

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    • Marion

      9 mars 2018 à 21 h 07 min

      Merci fidèle Valérie ! Bon WE également à toi !

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  6. Aglaé Bellynck

    9 mars 2018 à 19 h 52 min

    C’est à la fois rassurant de se dire qu’il reste des régions sauvages et problématiques pour les populations locales.. Comment sont évaluées les populations recommandées que tu cites? Merci pour tes recherches, tes articles sont toujours passionnants, j’ai hâte de lire la suite !

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    • Marion

      9 mars 2018 à 21 h 04 min

      Merci Aglaé pour tout l’intérêt que tu portes à mes articles. Les chiffres conseillés sont donnés par les scientifiques et les associations de protection de la nature par estimation des populations animales présentes pour assurer la chaîne alimentaire. Un maillon manquant ou défaillant dérègle l’ensemble … l’équilibre se calcule également pour chaque espèce en fonction de critères locaux (végétation, climat, zones habitées, etc) ! Un vrai travail de terrain, donc… En espérant avoir répondu à ta question, 😉

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