Le bouleau blanc, symbole de la Russie

Sans aucune hésitation, la Russie est le pays des bouleaux : ils sont partout ! Symbole de la nature généreuse et de la beauté russe, le bouleau blanc (белая берёза [biélaïa biérioza]) a une place unique dans la culture du pays, mais aussi dans le coeur de chaque Russe: c’est l’arbre qui évoque le mieux sa terre natale…
Arbre généreux aux multiples utilisations, symbole ancestral de la féminité, source de traditions et de croyances populaires, et à l’origine d’une inépuisable créativité artistique, le bouleau blanc est incontestablement un symbole très fort de la Russie.

Un arbre si généreux

Le bouleau blanc est un arbre à écorce blanche, lisse et brillante, qui pousse vite et qui aime la lumière. (Plus l’arbre vieillit, plus son écorce noircit.) Au printemps, sa sève abondante permet à ses branches légères et souples de se recouvrir de petites feuilles vert clair. En 40 à 50 ans, il peut atteindre 25-30 m de hauteur et mesurer jusqu’à 60 cm de diamètre à la base. Il existe plus d’une centaine de sortes de bouleaux. Le bouleau blanc des régions du Nord (Suède, Norvège, Russie, Sibérie,…) pousse relativement lentement mais, en contre-partie, il peut vivre de 100 à 150 ans, contre 30-40 ans en climat tempéré.

Sur le territoire russe, il pousse quasiment partout, excepté dans les zones de toundra (végétation de l’extrême Nord, faite de mousse et de lichens), les zones désertiques ou de plus de 2000m d’altitude. Cette surface gigantesque est ainsi parfois recouverte d’immenses forêts de bouleaux blancs à perte de vue…

 

Pour les Russes, cet arbre a toujours été providentiel, incroyablement généreux, et fort utile à la vie quotidienne dans les campagnes.

  • Son bois est parfait pour se chauffer (il produit beaucoup de chaleur mais peu de cendres) comme pour fabriquer des meubles, des fusils de chasse, des torches pour éclairer, et même de la vaisselle et des jouets. Il se travaille facilement.
  • Son écorce permet de fabriquer divers objets pour la maison, comme des plateaux et des boîtes pour stocker des aliments (miel, thé, graines, sel,…). Une fois moulue, elle peut servir en cuisine comme épaississant alimentaire. L’écorce de bouleau servait aussi à couvrir les toits. De plus, en la tressant en lanières, les paysans se fabriquaient des chaussures étanches et solides appelées « laptis ».
  • L’écorce de bouleau a également servi de support d’écriture, comme ci-dessous sur ce document datant de 1240-1260, trouvé par des archéologues à Novgorod.
  • Le bouleau est un très bel arbre d’ornement. Ses feuilles, très utiles pour nourrir le bétail, servaient aussi à teindre les tissus; et ses branches permettaient de fabriquer, entre autres, des balais et de jolies couronnes. De plus, les branches de bouleau sont utilisées depuis toujours pour les banias (les fameux bains russes). C’est avec elles qu’il faut absolument se fouetter la peau pour, paraît-il, libérer les molécules des feuilles (phytoncides) qui assainissent l’air…
  • Quant à la sève du bouleau, elle servait à fabriquer une poix bitumeuse très utile pour le colmatage des coques de bateaux, par exemple, et le graissage des essieux.

Mais, depuis toujours, on attribue surtout à cette sève des propriétés médicinales. Si les guérisseurs et les médecins ont longtemps utilisé les racines du bouleau, les feuilles et les bourgeons pour soigner (en onguent ou en décoction) ou pour cicatriser (l’écorce surtout), c’est bien la sève de cet arbre qui permettrait, disait-on, de lutter contre les infections en tous genres, les troubles digestifs ou circulatoires, la tuberculose, la diphtérie, ou autre maladie grave. Les Slaves anciens en buvaient régulièrement au printemps. De nos jours, cette habitude persiste encore par endroits et certains en font même commerce. Mais on lui prête des vertus moins ambitieuses, principalement diurétiques et dynamisantes…


La récolte a lieu au tout début du printemps, au moment de la poussée de sève, juste avant que les premiers bourgeons ne s’ouvrent, et elle ne dure qu’un mois au maximum. Un petit bouleau (15 cm de diamètre) donne environ 5 litres de sève par jour, un plus gros (30 cm de diamètre) en donnera jusqu’à 15. Aucun risque d’épuiser l’arbre : il produit aux alentours de 600 litres de sève par mois !

  • La forêt de bouleaux, légère, lumineuse, aérée, et toujours pleine d’oiseaux, de baies, de champignons, aurait par ailleurs un pouvoir apaisant, protecteur, anti-stress que savait déjà apprécier les Anciens …

A la lumière de tous ces éléments, voici une ancienne devinette populaire que vous allez pouvoir résoudre maintenant sans aucune difficulté !

« J’éclaire la nuit, je suis un puits éternel, j’apporte la santé, et mon lien est brisé (cf….son écorce). Qui suis-je ? »

Un arbre symbolique, fêté et respecté

Un symbole de féminité

Le mot берёза (bouleau) est apparu vers le 7ème siècle et vient du verbe беречь (protéger, garder, prendre soin). Il fait référence à une déesse du nom de Берегиня ([biériéguinia], la Protectrice) que les Slaves anciens vénéraient. Au temps du paganisme, ils croyaient en effet aux esprits de la forêt, des eaux, des cieux, dont la Mère bienfaisante était Берегиня . Elle était considérée comme bienveillante, généreuse, et apportait sa protection aux petits, aux faibles, et à tous ceux qui respectaient la nature. Elle vivait dans la forêt… au milieu des bouleaux ! Petit à petit, par un glissement de concept, les Anciens ont assimilé la déesse Берегиня au bouleau blanc des forêt : il en est devenu sa représentation. Cet arbre quasi-sacré a ainsi reçu un nom dérivé de celui de cette déesse : берёза.

Puis, le bouleau représentant Берегиня est devenu le symbole de la féminité. En effet, dans la tradition populaire, on compare aisément la jeune fille à un bouleau, avec sa silhouette élancée, sa peau blanche comme neige, sa taille fine, ses cheveux épais et doux, ses tresses soyeuses et ses « boucles d’oreille » (allusion aux fruits du bouleau de forme allongée). Son allure légère, joyeuse, et son délicat parfum (comme celui des frais bourgeons printanniers) complètent à merveille la ressemblance. On notera d’ailleurs qu’en russe le mot берёза (bouleau) est de genre féminin …


Dans la tradition populaire, le jeune garçon était, lui, associé au chêne. Lorsque les parents d’un garçon arrivaient dans la famille d’une jeune fille pour parler mariage, ils déclaraient bien fort le motif de leur visite en disant :  » У вас есть берёза, а у нас есть дуб ! », ce qui signifie : « Vous avez un bouleau, mais nous avons un chêne ! »

Quelques fêtes liées au bouleau blanc

Dans toutes les fêtes populaires de printemps en lien avec la nature, le bouleau est toujours présent.

Jusqu’au milieu du 14 ème siècle, dans le calendrier des Slaves, l’année commençait avec l’arrivée du printemps, lorsque le bouleau connaissait une forte poussée de sève et libérait les premiers bourgeons. Ainsi, le premier mois de l’année était « celui du bouleau » et s’appelait « березень ». Il correspondait au mois de Mars ou Avril. (en ukrainien, le mois de Mars se dit toujours « березень ».) Contrairement au Nouvel An que les Russes fêtent maintenant l’hiver autour d’un sapin, les Slaves anciens le fêtaient donc au début du printemps, autour d’un bouleau, célébrant joyeusement le retour à la vie de la nature.

Le septième jeudi après Pâques (soit début Juin), les campagnes russes célébraient la fête de  Siémik (Семик). Les jeunes filles tressaient des couronnes de bouleau pour décorer le village, en accrochaient sur leur arbre bien-aimé (en nouant un ruban rouge autour pour éloigner les mauvais esprits). Puis elles formaient des rondes, chantaient et dansaient…


Le Dimanche de Pentecôte ( ou Jour de la Trinité, pour les Orthodoxes) les églises russes étaient, et sont toujours, décorées de bouleau, signe d’une énergie nouvelle retrouvée, tant naturelle que spirituelle.

Traditions et croyances liées au bouleau protecteur

  • Si leur village n’était pas entouré d’une forêt de bouleaux, les paysans en plantaient tout autour pour créer une enceinte et ainsi le protéger des maladies et des mauvais esprits.
  • De même, chaque paysan plantait toujours devant son isba un bouleau, et y accrochait parfois un ruban rouge pour qu’il pousse mieux. Un petit banc installé au-dessous permettait d’aller lui parler et de solliciter son aide.
  • On fabriquait des berceaux en bouleau pour que le nouveau-né bénéficie de ses bienfaits.
  • Les amoureux se donnaient souvent rendez-vous sous un bouleau, pour qu’il protège leur amour.
  • Dans certaines tribus slaves, on recouvrait le corps des femmes défuntes avec des branches de bouleau, pour que leur âme s’y réfugie. Beaucoup croyaient d’ailleurs, qu’après la mort, la femme se réincarnait en bouleau. De nos jours, il n’est pas rare, en parcourant les cimetières russes au printemps, de voir des sépultures récentes recouvertes de branches de bouleau. Le sens premier s’est sans doute perdu, mais le geste traditionnel demeure …

Le bouleau dans l’Art russe

Le bouleau blanc tenant une part si importante dans le coeur des Russes, il n’est pas surprenant que les artistes aient toujours tenté de  restituer l’émotion si particulière qu’il suscite en chacun. Tous les domaines artistiques possèdent des oeuvres où le bouleau est présent, de près ou de loin, que ce soit la musique, la danse, la littérature, le théâtre, la peinture, le cinéma … Impossible de tout citer, mais voici quelques éléments incontournables à connaître !

  • Le poète Sergeï Essenine (Есенин),(1895-1925), qui savait chanter la Nature russe comme aucun autre,  a consacré à cet arbre sa première poésie intitulée « le bouleau blanc »(« белая берёза »), en 1916. Le bouleau y est associé à la maison natale, au cercle familial, à la Russie profonde. C’est un poème que chaque Russe connaît et récite avec émotion. En voici les premiers vers :  » le bouleau blanc, sous ma fenêtre, se couvre de neige, on dirait de l’argent… »


  • Un groupe de danse folklorique très célèbre s’appelle « Берёзка » (Biériozka, soit « Le petit bouleau »). Il est réputé pour le fameux pas glissé de ses danseuses aux robes très longues, typique, comme dans « la danse du bouleau ». Regardez absolument la petite vidéo de cette danse, vous allez être surpris !

  • Voici un oeuf de Fabergé, réalisé en 1917 en bois de bouleau de Carélie (Nord de la Russie)

  • Et pour finir, quelques tableaux célèbres choisis parmi tant d’autres… :

Kouïndji les bouleaux (1871)

Lévitan l’Automne doré (1895)

Lévitan Mars (1895)

Grabar Azur de Février (1904)

Nesterov Jeunes filles au bord de la rivière (fin 19ème, date inconnue)

Nesterov Deux cygnes (1905)

Commentaires (20):

  1. Valérie Blavignac

    4 décembre 2017 à 1 h 25 min

    Je rattrape le retard de quelques articles que je n’avais pas encore lu,
    Quel plaisir et quelle bonne idée de développer ainsi des thèmes variés, et précis pour pénétrer un peu mieux cette immense Russie . Merci de nous faire partager tes découvertes
    Á bientot
    Valérie Blavignac

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    • Marion

      4 décembre 2017 à 12 h 30 min

      Ah, je crois que les vacances vont arriver à point pour rattraper le retard de lecture de certains !! 😂 Merci Valérie pour ce commentaire si reconnaissant, c’est super gentil ! C’est un plaisir de partager et de voir comme la Russie intéresse et passionne… Bises

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  2. Francois

    3 décembre 2017 à 10 h 52 min

    Super ces bouleaux ! Et dis-moi, elles ont des roulettes sous les escarpins ou koi ???? 🙂 Je compte sur toi pour nous dire quand on peut aller les voir sur Moscou la prochaine fois !

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    • Marion

      3 décembre 2017 à 11 h 40 min

      Sans avoir percé le mystère, je crois qu’elles glissent sur la pointe des pieds…sacré « boulot » !!! 😂 Elles se produisent régulièrement à Moscou…ok, je surveille !

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  3. Florence

    1 décembre 2017 à 17 h 52 min

    Merci pour cet article et photos magnifiques. Marion, pourras-tu nous apprendre la danse des bouleaux stp ?

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    • Marion

      1 décembre 2017 à 17 h 55 min

      Merci Florence ! Oui, ils sont beaux tous ces bouleaux !!
      Hé non…Marion n’est pas (encore !) professeur de danses folkloriques russes !! 😉

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      • Florence

        1 décembre 2017 à 18 h 00 min

        Et bien en voilà un (autre) beau projet non ?

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        • Marion

          1 décembre 2017 à 19 h 54 min

          Oui, mais il va nous falloir des mollets d’acier avant d’attaquer la danse du bouleau !! Je te passe le relais ! 😉

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  4. Annick

    24 novembre 2017 à 0 h 52 min

    Bravo Marion, magnifique article, agréable à lire et très instructif ! Ici point de bouleaux mais des cocotiers à foison. La Russie me manque. Chaleureuses bises des tropiques. Annick

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    • Marion

      24 novembre 2017 à 5 h 25 min

      Merci Annick ! Quel plaisir de t’envoyer un petit peu de Russie dans ta nouvelle destination ! Russie, quand tu nous tiens…😉
      Bises de Moscou !!

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  5. Solange

    24 octobre 2017 à 8 h 14 min

    J aime beaucoup le bouleau de mon jardin, mais je ne vais plus regarder de la même façon, c est sur! De la a me fouetter avec ces branches cet hiver….quels magnifiques tableaux, ca me rappelle notre super visite a la galerie Tetrakiof

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    • Marion

      24 octobre 2017 à 8 h 24 min

      Tu vas juste maintenant lui trouver un petit air russe en le regardant et dire à Laurent de vénérer la déesse qu’il y a en lui ! Bonne cure de sève de bouleau au printemps…tu nous raconteras ! 😉

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  6. Mylène Maury

    17 octobre 2017 à 9 h 19 min

    Super article !! J’ai cru reconnaître un petit bataillon de poupées russes que j’ai déjà vu quelque part.. 🙂
    Bravo !!

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    • Marion

      17 octobre 2017 à 13 h 35 min

      Merci Mylène ! Et bravo pour ton oeil avisé … bien vu ! Malheureusement, toute ma petite armée de matriochkas ne tenait pas dans l’objectif …la sélection fût difficile !!! 😉

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  7. cécile

    8 octobre 2017 à 15 h 43 min

    merci Marion, c’est hyper intéressant et rappelle plein de souvenirs.

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    • Marion

      8 octobre 2017 à 15 h 55 min

      Maintenant, je suis certaine que tu regarderas les bouleaux avec une petite pointe de nostalgie …Russie, quand tu nous tiens !!! Merci Cécile.

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  8. Catherine

    7 octobre 2017 à 12 h 47 min

    C est toujours un plaisir de te lire ! Les photos sont magnifiques! Quel talent ces danseuses !
    Merci!!

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    • Marion

      7 octobre 2017 à 13 h 02 min

      Merci Catherine, fidèle lectrice ! Assez impressionnante, en effet, cette « danse du bouleau » … allez, on essaie pour voir !😉

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  9. Claude

    7 octobre 2017 à 11 h 48 min

    Quelles belles heures de voyage en perspective ! Un grand Merci!

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    • Marion

      7 octobre 2017 à 12 h 02 min

      Merci Claude ! Contente de te faire voyager dans cette belle Russie !!

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