4- La station Maïakovskaïa (Маяковская) du Métro de Moscou

Cette magnifique station de métro, ouverte le 11 Septembre 1938, est dédiée au poète et dramaturge futuriste soviétique Vladimir Maïakovski (1893-1930) que Staline qualifiera de « poète de la Révolution ». A l’Exposition Universelle de New-York (1939-1940), la maquette grandeur nature de la station (quelques tronçons seulement !) fût exposée dans l’impressionnant pavillon de l’URSS et remporta le Grand Prix.
L’histoire de sa construction, son intérêt esthétique et artistique, ainsi que son rôle pendant la Grande Guerre Patriotique (Juin 1941-Mai 1945) en font un lieu particulièrement fascinant à découvrir…. Suivez-moi, je vous emmène 33 mètres sous terre !

1-Un défi architectural et esthétique à relever

Mais quel était le problème ?

La première ligne du métro de Moscou ouvrit le 15 Mai 1935. Elle parcourait 11,2 km, traversant la ville en diagonale NW/SE, reliant les stations Sokolniki et Park Kulturi. Les stations de cette première ligne étaient peu profondes (8-10 mètres en moyenne) et donc construites sur un schéma très simple : un grand tunnel unique, équipé d’un quai central, bordé de chaque côté d’une voie de circulation pour les trains et de solides piliers installés le long du quai central.

Station Park Kulturi

Pour pouvoir construire la deuxième ligne de métro, en diagonale NW/SE, et à laquelle devait appartenir Maïakovskaïa, à cause de contraintes géologiques, il fallait creuser bien plus profondément.

En 1935, lorsque l’architecte Sergeï Kravets (Сергей Кравец) s’attaque au projet de construction de la station « Place du Triomphe » (qui sera rebaptisée un an plus tard Maïakovskaïa, en l’honneur de Maïakovski mort cinq ans plus tôt), un autre architecte vient de terminer une station profonde, à 33 mètres sous terre (Krasnié Vorota). Sa construction répond à un modèle architectural efficace pour une telle profondeur (il sera d’ailleurs souvent repris par la suite) : 3 tunnels creusés en parrallèle (1 pour le quai central, 1 pour chaque voie) et communiquant entre eux par des ouvertures faites dans les murs épais. Bien que décorée de marbre, cette station s’avère lourde et oppressante, et son modèle ne plaît pas du tout aux Moscovites.

Station Krasnié Vorota

Kravets propose alors une station ouverte et aérée (voir dessin ci-dessous ). Son projet est accepté avec enthousiasme. Malheureusement, après un an de travaux, des fissures importantes apparaissent…c’est la catastrophe ! Il faut agir vite !

Un autre architecte (Morgan) propose de tout bétonner, de creuser profondément, et de créer une station de type Krasnié Vorota, avec de gros piliers solides. La Commission refuse : elle recherche des projets architecturaux audacieux, innovants et porteurs de progrès techniques conséquents capables d’impressionner. Elle nomme alors un nouvel architecte prometteur à la tête de ce projet : Alexeï Douchkine (Алексей Душкин).

Alexeï Douchkine

Le projet de Douchkine

Il fallait faire vite avant que tout ne s’écroule ! Douchkine décida d’abaisser de quelques mètres la hauteur de la voûte centrale, et un peu plus encore celle des voûtes des tunnels latéraux. Il reprit ensuite les principes de l’architecture gothique, reposant sur des ogives aux nervures saillantes, répartissant mieux les forces dues aux contraintes mécaniques de la profondeur (moins 33 mètres).

Il eût l’idée de renforcer les arches avec des arceaux en inox, ce qui rendit la Commission sceptique. Pour la convaincre, Douchkine invita le constructeur d’avions Poutiline (Путилин) à témoigner et à certifier la solidité de l’ensemble. La Commission fût convaincue… et lui confia, du coup, la fabrication de ces supports en acier extrêmement solides dans sa propre usine !

2- Une splendeur artistique

Maïakovskaïa au premier coup d’oeil …

En arrivant sur le quai de Maïakovskaïa, vous êtes saisis par l’esthétique très réussie de cette station : il s’en dégage une impression d’espace, de volume, de légèreté, qui fait oublier les voûtes abaissées et les contraintes architecturales rencontrées.

Les renforts en inox des piliers, outre leur rôle technique, se révèlent capitaux dans la beauté de l’ensemble. (Pour amuser les enfants, on peut même faire circuler une pièce de 5 roubles d’un bout à l’autre d’une arche en la glissant dans le rail métallique et en lui donnant l’impulsion suffisante. Testé et vérifié !)

Douchkine fit peindre en blanc toutes les voûtes et tous les murs, ainsi que la moitié supérieure des piliers. L’autre moitié fût recouverte de rhodonite grenat, pierre minérale d’Oural.

Le sol ne fût pas recouvert d’asphalte comme de coutume pour les premières stations (ce n’est que dans les années 70 que celles-ci virent leur sol recouvert de marbre) mais Douchkine y fit poser de grandes dalles de marbre jaune-orangé d’Ouzbékistan.

Esthétiquement, la station Maïakovskaïa est un pur chef-d’œuvre de l’Art Déco. Mais une autre richesse artistique se révèle progressivement en avançant, les yeux levés …

Les mosaïques de Deïneka

Douchkine poussa la composante artistique encore plus loin. Reprenant le principe de l’Oculus du Panthéon de Rome, il eût l’idée « d’ouvrir une fenêtre sur le ciel », dans chaque coupole du plafond du quai central.


Il faut avancer le nez en l’air, de coupole en coupole, pour découvrir une à une chacune des ravissantes mosaïques qui illustrent « le ciel au fil de la journée « . Elles sont au nombre de 35, et sont l’oeuvre du peintre et sculpteur Alexandre Deïneka (Александр Дейнека). Ces mosaïques sont de purs chefs-d’œuvre qui renforcent astucieusement l’idée de légèreté, d’espace et d’ouverture sur le ciel de l’ensemble : on oublie complètement que l’on se trouve quand même 33 mètres sous terre ! Le pari est réussi avec brio. Je vous laisse découvrir quelques-unes de ces mosaïques….








3-Un lieu chargé d’Histoire

 La vie souterraine s’organise

Au cours de la Grande Guerre Patriotique (1941-1945), les quelques stations de métro de Moscou déjà existantes servirent bien sûr d’abris anti-aériens. Le 22 Juillet 1941, un mois après le début de la guerre, la première alerte retentit et la population moscovite se réfugia dans les stations et les tunnels du métro.

La vie souterraine s’organisa pour accueillir 500 000 personnes. Quand Moscou fût intensément bombardée, en Octobre et Novembre 1941, les gens pouvaient venir y passer la nuit, dormir sur les quais, dans les wagons ou dans les tunnels où de grandes planches posées sur les rails servaient de couchettes.

Dans les stations de métro, on pouvait trouver une aide médicale (plus de 200 bébés naquirent ainsi dans le métro de Moscou !), du lait et du pain pour les enfants, une petite école, une bibliothèque ambulante ; parfois, on y projetait même un film. Staline installa les bureaux de ses services dans une station réquisitionnée exprès. (actuelle Tchistye Prudi).

La station Maïakovskaïa participa donc amplement à cette vie souterraine, mais elle connût en plus un événement historique d’importance…

Le discours de Staline


Le 6 Novembre 1941 au soir, à la veille de l’anniversaire de la Révolution d’Octobre, la station Maïakovskaïa est devenue le centre névralgique de Moscou. Etant la plus profonde et la plus vaste des stations existantes (et la plus belle aussi !), elle fût choisie pour la Cérémonie officielle du Soviet de Moscou consacrée au 24 ème anniversaire de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, au cours de laquelle Staline prononça un discours capital.

On avait installé sur le quai central 2000 fauteuils du Théâtre Bolchoï, et une tribune au pied des escalators. Il y avait aussi un centre de télécommunication pour diffuser par radio et en direct le discours de Staline dans tout le pays, un buffet avec des rafraîchissements, et un vestiaire pour les artistes qui donnèrent ensuite une représentation et un concert.

Cette intervention de Staline, depuis les profondeurs du métro de Moscou, devant un quai bondé de grands représentants de l’Etat, provoqua un immense élan patriotique à travers tout le pays. Elle remotiva grandement les troupes soviétiques pour combattre l’envahisseur Nazi.


Quelques chiffres sur le métro de Moscou :

  • Ouverture le 15 Mai 1935
  • En 2017:
    • 12 lignes
    • 206 stations
    • 346 km de voies
    • 9 millions de passagers transportés par jour, soit le plus de passagers transportés au monde après le métro de Tokyo.

Commentaires (16):

  1. Isabelle

    23 novembre 2017 à 9 h 24 min

    Vite je prend ma carte Troïka et j’y file ! Fraîchement arrivée à Moscou je ne connais pas encore cette station. Et bravo pour cet article passionnant.

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    • Marion

      23 novembre 2017 à 9 h 52 min

      Alors, soyez doublement la bienvenue, Isabelle, à Moscou et sur mon blog (abonnée ?) !! Cette station de métro est absolument magnifique…bonne visite ! 😉 et merci pour ce message bien sympa ! À bientôt à Moscou, alors ?! Avec grand plaisir.

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  2. solange

    4 novembre 2017 à 19 h 16 min

    Je reviens de New York: intéressant de comparer les deux réseaux! celui de New York est plus ancien, mais il a eu une sorte de reconfiguration dans les années 30, donc au début de la construction du métro de Moscou. Evidemment, le réseau est plus conséquent avec 468 stations par exemple ! Mais pour le reste ( décoration, propreté, accés…) rien à voir avec le métro de Moscou , qui est une splendeur du moins pour les stations du centre ville que j’ai emprunté avec toi Marion, et pas seulement la station Maïakovskaïa! ce sont de vrais petits palais souterrains pour le peuple!

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    • Marion

      5 novembre 2017 à 17 h 51 min

      C’est effectivement intéressant de comparer les métros des différentes capitales. Et celui de Moscou était porteur d’une idéologie communiste qui devait impressionner, rassurer sur la puissance du pays, et porter la culture au peuple. Quant aux nombre de stations, elles sont aussi très espacées les unes des autres à Moscou contrairement à New-York… Solange, je t’attends pour continuer ensemble notre exploration !!! Bises

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  3. Bertrand

    1 octobre 2017 à 18 h 18 min

    Je ne savais pas que tu donnais dans l’architecture! Bravo pour cet article très intéressant où l’on constate que l’aéronautique est toujours porteuse d’avancées majeures!!
    On attend la suite avec impatience!

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    • Marion

      1 octobre 2017 à 18 h 28 min

      Bravo pour cette excellente remarque….Poutiline en sera fier ! Oui, je deviens très polyvalente en creusant mes sujets et je découvre plein de domaines super intéressants ! Merci pour ton message, Bertrand. À bientôt pour l’article suivant … surprise ! 😉

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  4. Mylène

    1 octobre 2017 à 11 h 42 min

    Ça donne envie d’y retourner ! Et d’en savoir plus sur les autres stations !!
    Merci pour ce super article !!

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    • Marion

      1 octobre 2017 à 13 h 37 min

      Je reconnais là la démarche d’une scientifique ! Oui, reviens Mylène !!! Et merci pour ton enthousiasme ! 😉

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  5. Anne

    30 septembre 2017 à 10 h 07 min

    c’est fascinant, et tu racontes si bien!
    Bravo!

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    • Marion

      30 septembre 2017 à 10 h 22 min

      Merci Anne !! C’est gentil !

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  6. Véronique

    30 septembre 2017 à 8 h 47 min

    Magnifique ! Merci de nous faire voyager ainsi

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    • Marion

      30 septembre 2017 à 9 h 56 min

      Merci Véronique ! Avec grand plaisir !

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  7. Guérineau

    29 septembre 2017 à 21 h 44 min

    Merci Marion de nous faire voyager dans ce magnifique métro russe!Cet article est une fois de plus passionnant !!

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    • Marion

      29 septembre 2017 à 22 h 40 min

      C’est un vrai plaisir de faire découvrir la Russie sous un angle différent… Merci de ta fidélité, Catherine !

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  8. Myriam

    29 septembre 2017 à 19 h 25 min

    Deux mots : passionnant et beau !!!!
    Bises

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    • Marion

      29 septembre 2017 à 20 h 57 min

      Trois mots : merci beaucoup Myriam !!!!

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