Chevaux et troïka

« On monte dans une troïka, et le rapide équipage avec ses trois chevaux en éventail  part au milieu d’un tintement de grelots soulevant une poussière argentée. »

Théophile Gauthier

En russe, le terme troïka (тройка) est formé sur le mot tri (три) qui correspond au chiffre trois en français. Troïka signifie juste « un ensemble de trois choses, un trio ». Dans notre cas, il correspond à un ensemble de trois chevaux (тройка лошадей, troïka lochadieï, le trio de chevaux). Pour être précis, troïka en russe n’est donc pas un type de voiture ou de traîneau comme on le dit finalement de façon raccourcie, mais une technique d’attelage à trois chevaux, qui prend naissance au 18ème siècle dans le Service des Postes de Russsie.
Selon la saison, les trois chevaux tirent une voiture à roues ou un traîneau. Si la troïka de chevaux russe évoque en chacun le folklore russe, vous découvrirez qu’il se cache aussi derrière elle une efficacité redoutable, une technique exclusive, une profession hautement qualifiée, et un charme formidable qui la place au coeur de la culture de Russie.

Embarquez donc, et laissez-vous glisser au rythme des chevaux !

 

Pourquoi une troïka ?

La troïka est apparue au 18 ème siècle en Russie. Si elle transportait parfois des voyageurs, elle était surtout utilisée à cette époque par le Service des Postes, et servait de moyen de locomotion entre les différents relais. Pour couvrir de très longues distances et résister aux intempéries (pluie, neige, boue) comme aux dangers rencontrés en chemin (brigands, mais aussi animaux sauvages, et particulièrement les meutes de loup), il fallait un véhicule non seulement robuste, mais qui puisse aussi se déplacer rapidement à travers les grandes plaines de Russie. Un des avantages indéniables de la troïka est bien la vitesse. Cette technique d’attelage avec trois chevaux de front permet d’atteindre une vitesse de 45 à 50 km/h.

L’attaque des loups, Chelmonski (1883)

Troïka, Nikolaï Samokich (fin XIXème)

 

Quel est le principe de la troïka ?

La troïka est le seul attelage dont les chevaux, lorsqu’ils sont lancés, ont différentes allures. En effet, le korennik (коренник) ou « limonier » en français, est le cheval central qui avance à un  trot rapide, tandis que les chevaux de côté, les « bricoliers » (пристяжные), vont au galop. Le cheval de droite galope à gauche et le cheval de gauche galope à droite. Ceci permet aux trois chevaux d’aller très vite mais surtout de moins se fatiguer : le cheval central, plus fort, donne le rythme de l’allure, tout en étant comme porté par les deux autres au galop. Comme le montre les deux schémas ci-dessous, le cheval placé au centre entre les brancards, a au-dessus du garot une sorte d’arc mobile en bois, souvent décoré, que l’on appelle « douga »(дуга). Cette douga va d’un brancard à l’autre et se trouve reliée d’une part au collier, d’autre part aux brancards par de courtes lanières qui font office de trait. La traction s’effectue donc par l’extrêmité des brancards. Cette technique d’attelage permet ainsi de prendre de la vitesse tout en assurant une manoeuvrabilité et une stabilité à la voiture ou au traîneau.


Le cocher a donc dans les mains quatre guides, deux pour le limonier (au centre) et une pour chaque galopeur. C’est ce montage des guides qui donne à l’attelage cette position si caractéristique, en éventail, où les deux chevaux de côté ont la tête tournée vers l’extérieur afin de ne pas rentrer en contact avec le trotteur au centre. Chacun reste concentré et fonce !

Le chasseur saluant la troïka, Stanislav Potierha, (fin XIXème)

Les chevaux

Les chevaux utilisés au 18 ème siècle pour relier les relais de poste étaient de qualité aléatoire mais se devaient avant tout d’être robustes. Puis, lorsque,dans les campagnes, les paysans se mirent eux aussi à utiliser de plus en plus des troïkas, ils privilégièrent  le Viatka (Вятская лошадь) . C’est un petit cheval (pas plus de 1,45m au garrot) d’origine estonienne qui était utilisé pour travailler dans les mines, au 17ème et 18ème siècles. Au siècle suivant, son endurance, sa vitesse et sa frugalité le rendent particulièrement apprécié pour la traction des traîneaux ou des voitures, et notamment pour les attelages de troïka.

Avec l’arrivée du chemin de fer, l’utilisation de la troïka pour le Service des Postes fût progressivement abandonnée.

A l’époque de la Russie impériale, l’utilisation des troïkas s’étendit progressivement aux maisons de l’aristocratie et la troïka, précédemment intégrée au paysage de la campagne russe, fit peu à peu son entrée en ville. Son utilisation s’élargit même aux voitures de louage, sorte de taxis de l’époque. Par contre, l’élégance était de mise et les chevaux rustiques n’avaient pas leur place en ville. Cette sélection donna naissance par exemple à la célèbre race de trotteurs Orlov, créée par le Comte Alexeï Orlov. Avec son trot rapide, sa longue foulée, son endurance et son élégance, ce cheval est considéré comme le meilleur cheval de troïka. Il fût donc très utilisé pour les voitures de maîtres ou les courses de chevaux.


Les cochers

Il est évident que seuls des cochers très habiles et très entraînés pouvaient manier un tel équipage à grande vitesse. Suivant la situation, il devait pouvoir être capable d’intervenir indépendamment sur tel ou tel cheval. D’origine paysanne, les cochers se transmettaient souvent le métier de père en fils.


La profession de cocher de troïka était reconnue et prestigieuse ( ils étaient même exemptés de certains impôts, comme celui dit « de capitation »). Ils étaient les plus élégants de tous les moujiks, portant hiver comme été le caftan, ce long manteau ample de drap bleu, plissé à la taille et serré par une ceinture presque toujours rouge.



A l’âge de dix ou douze ans, le fils du cocher de troïka, souvent déjà employé dans les écuries de son maître, cherche à tout prix à devenir à son tour cocher. S’il ne peut l’être dans cette maison, il demande la permission de se placer chez un loueur. Avec le temps, il achète un cheval et un drochki (petite voiture sur roues), et dès lors, le monde est à lui ! Dans la rue, les clients bien habillés le hèlent facilement. Agrandissant progressivement son attelage, le petit cocher, apprenant de son père, se retrouve bientôt à conduire la troïka de ses rêves …


Mais le rêve peut virer au cauchemar au moindre accident ! Celui qui renversait un passant (relativement rare) était arrêté et était fait soldat si la victime mourrait de ses blessures. Sinon, il recevait une punition corporelle et son attelage était confisqué au profit du dépôt des pompiers.

La douga, cloches et grelots

Traditionnellement, en arrivant à chaque relai de poste, le cocher de troïka avertissait de son arrivée par un sifflement strident, fort désagréable pour tous. Pierre-le-Grand voulut imposer à la place l’utilisation des trompes sonores, comme dans les autres pays d’Europe, mais en vain. Le sifflement fût interdit, et remplacé par des cloches accrochées à la douga, l’arc en bois au-dessus du cheval central. Chaque troïka s’annonçait ainsi avec un tintement qui lui était propre et qui permettait de l’identifier. On rajouta des clochettes et des grelots sur les colliers et harnais des trois chevaux afin d’amplifier le son, et, disait-on, de chasser les mauvais esprits … Et c’est ainsi qu’un besoin purement pratique d’avertissement sonore transforma la troïka en un immense instrument de musique ! Le charme de ces cloches et grelots tintant au rythme des chevaux est unique …


Courses et fêtes

L’hippodrome de Moscou fût le premier à organiser des courses de troïkas à partir des années 1830.


Il y en eût aussi à Londres pendant l’Exposition Universelle de 1911. Mises en sommeil pendant la période soviétique, car considérées comme trop aristocratiques, ces courses sont revenues à la mode ensuite. Des jumelages de courses de troïkas sont d’ailleurs organisés chaque année depuis 2000 entre l’hippodrome de Vincennes et celui de Moscou.

La troïka de chevaux fait vraiment partie intégrante du folklore russe. Elle était décorée pour les fêtes de village, les fêtes religieuses, ou encore les mariages, à la campagne comme à la ville où le raffinement était alors de mise. La bourgeoisie fortunée aimait que leurs troïkas soient menées, en plus du cocher, par un postillon en livrée. ( Le cocher conduit l’attelage depuis la voiture, le postillon monte le cheval central qui tire la voiture et que l’on appelle porteur.) Encore aujourd’hui, elle est symbole de fête !



Art et troïka

  • Dans la littérature russe, on trouve beaucoup de poèmes et de textes consacrés à la troïka, comme par exemple les célèbres vers de Nikolaï Gogol, qui compare le pays entier à ce traîneau endiablé dans son roman « Ames mortes » : « Et toi, Russie, ne voles-tu pas comme une ardente troïka, qu’on ne saurait distancer ? (…) Où cours-tu ? Réponds. Pas de réponse. »
  • Des compositeurs, comme Tchaïkovski ou Rachmaninov ont écrit des symphonies intitulées « Troïka ».
  • Il existe une danse folklorique amusante qui s’appelle tout simplement « Troïka ». Elle est traditionnellement dansée par une femme et deux hommes. Regardez la vidéo…et dansez !

  • Une chanson populaire très célèbre sur une troïka (« La troïka file, la troïka bondit… ») est chantée dans cet extrait de film… Regardez et écoutez ! Un moment de poésie typiquement russe …

  • Quelques tableaux du 19 ème siècle pour finir… un sujet sans fin !!!

Troïka, Nikolaï Samokich

File troïka…, Piotr Grouzinski

Retour à la maison, Piotr Grouzinski, (1881)

Sans titre, Nikolaï Sviertchkov

Sans titre, Nikolaï Sviertchkov

Fierté de la terre de Koursk, Piotr Grouzinski

Troïka, V. Piérov, (1866)

Sans titre, Nikolaï Sviertchkov

Et comment, en guise de clin d’oeil, ne pas rajouter dans cette série une illustration du Père Noël qui, en Russie, arrive en troïka pour vous souhaiter une bonne année !!!


Pour aller plus loin, voici une vidéo rapide vraiment très intéressante qui, à travers de belles images de troïka en hiver, explique clairement le principe de la troïka et  montre l’entraînement et une course du champion de Russie de troïka à Novgorod (nord de Moscou). Bien sûr, le commentaire est en russe, mais, après avoir lu cet article, vous comprendrez tout et les images parleront d’elles-mêmes ! Bonne course de troïka !

Commentaires (12):

  1. Leclercq

    24 novembre 2017 à 13 h 59 min

    Merci Marion, une mine d’informations. Quand est-ce qu’on va en faire un tour?!
    Agnès

    Répondre
    • Marion

      24 novembre 2017 à 14 h 21 min

      Merci Agnès ! Quand tu veux, avec grand plaisir, dès que la neige sera là…patience, ça ne devrait plus trop tarder…😉

      Répondre
  2. Maryvonne Villart

    21 novembre 2017 à 21 h 19 min

    Sujet passionnant..; que je découvre par ses spécificité d’attelage avec des photos et des paysages russes qui vont rêver d’évasion.

    Répondre
    • Marion

      21 novembre 2017 à 21 h 39 min

      Quel plaisir de te lire, Maryvonne ! Oui, c’est assez incroyable cet attelage, et redoutablement efficace. Merci pour ce message admiratif…et rêveur !

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  3. Anne

    4 novembre 2017 à 10 h 02 min

    Merci Marion! Que de belles illustrations, ça fait rêver! Neige, chevaux, grelots, et nous voilà en Russie avec toi…

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    • Marion

      4 novembre 2017 à 19 h 47 min

      Merci Anne, c’est super gentil ! Contente de te faire rêver; tu as raison, c’est tellement dépaysant !!

      Répondre
  4. Solange

    3 novembre 2017 à 23 h 38 min

    Super! Je pourrai rajouter qu’on utilise aussi le mot « troika » pour désigner 3 personnes qui se partagent le pouvoir, comme Zinoviev, Kamenev et Staline! Ou d’autres plus tard… J’adore la danse traditionnelle et les grelots… je me demande si nous n’avons pas admiré avec toi le tableau » troika  » à la galerie Tretiakov?

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    • Marion

      4 novembre 2017 à 19 h 41 min

      Bien vu Solange ! Hé oui, « troïka » signifie « un trio », et donc par extension un trio politique. Et bravo pour ta bonne mémoire !!

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  5. Véronique

    3 novembre 2017 à 21 h 44 min

    ça donne des envies de balades au rythme des grelots 🙂

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    • Marion

      3 novembre 2017 à 22 h 00 min

      Oui !!! Et c’est très agréable de glisser en traîneau sur la neige …😉

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  6. de Besombes Daniel

    3 novembre 2017 à 21 h 26 min

    Merci Marion, c’est toujours plus passionnant …!
    Je vous embrasse.

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    • Marion

      3 novembre 2017 à 21 h 31 min

      Merci Daniel ! Inutile de vous dire que je suis très flattée de vous compter parmi mes abonnés ! Quelle honneur !! Et je suis tellement contente de faire découvrir cette passionnante Russie… Je vous embrasse également !

      Répondre

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