Camarades, faites du sport !

Avec le retour des beaux jours et les tenues qui s’allègent, la reprise du sport est d’actualité. Il m’a alors semblé amusant d’aller chercher une certaine motivation dans les affiches de propagande soviétique, destinées quand même, à l’époque, à secouer tout un pays !

Outre le contact visuel immédiat et le message clairement et efficacement véhiculé, cette propagande soviétique autour du sport cache une raison d’être qu’il est intéressant d’approfondir. Quels étaient, finalement, les buts à atteindre ? Pourquoi une telle propagande a t-elle vu le jour ?

Enfilez votre tenue de sport, sautillez, c’est parti !


Pourquoi organiser la propagande du sport

Le sport est-il vraiment apolitique ?

S’il est un domaine de la société qui semble a priori très éloigné de la politique, c’est bien le sport. Et pourtant ! C’est justement en raison de son caractère apparemment apolitique, que le sport, comme les arts, devient un véhicule privilégié de propagande et de contrôle social. On ne peut séparer sport et politique, car le sport a toujours été et reste un phénomène de société, mis au service de la politique. Sous une apparence universaliste, le sport est bien une pratique socialement conditionnée …

Un instrument efficace

Suscitant le rassemblement et le conscensus général autour de valeurs parfois aussi universelles que floues, il peut se faire l’instrument de bien des discours. Au nom du sport, tant de messages peuvent être passés ! Sous des couverts d’apolitisme, le sport a toujours oeuvré dans le sens d’un renforcement de l’ordre établi, de la discipline et du respect des règles, tant dans la pratique sportive à grande échelle que dans la recherche de la performance.

Et c’est ainsi qu’il est devenu l’instrument efficace de bien des dictatures, souvent utilisé à d’autres fins que le seul développement harmonieux du corps. Loin d’être une pratique libératoire, le sport a été un moyen d’encadrement particulièrement efficace dans les dictatures d’Europe de l’Est. Il a trouvé une place importante dans le dispositif du pouvoir soviétique, lui permettant d’asseoir son autorité, de contrôler la population, tout en insufflant l’idéologie communiste dans un but ultime de créer un « homme nouveau », un « homo sovieticus » équilibré, productif, discipliné et enthousiaste …

Les buts à atteindre de la propagande soviétique

Combattre le sport « bourgeois »

A la veille de la révolution d’Octobre 1917, le sport est un loisir réservé aux élites et aux classes moyennes supérieures, qui pratiquaient le tennis, l’escrime, ou encore l’équitation, dans des clubs privés. Mettant en avant l’individualisme et faisant l’apologie de la performance absolue, le sport dit « bourgeois » transmettait les valeurs sur lesquelles se fonde la société capitaliste et exerçait ainsi un effet pernicieux sur les consciences ouvrières. Il fallait donc aller à son encontre ! Dans un but d’éduquer le prolétariat dans l’idéologie socialiste, le sport doit proposer un autre modèle d’exercice physique, donnant toute la place aux notions de solidarité ouvrière et de collectivisme, tout en favorisant un développement harmonieux du corps. L’esprit de compétition ne doit occuper qu’une place secondaire. Se développent alors, au sein-même des usines et des fabriques, des clubs de gymnastique ou de football, étroitement surveillés par l’Etat.

Kolhozien, sois sportif ! (Alexandre Deïneka, 1930)

Les institutions comme la police ou l’armée pratiquent également ces séances de gymnastique collective.

Séance de gymnastique pour les femmes policières, années 1930

Gymnastique matinale à l’Ecole Navale, Léningrad, années 1930

Un souci de santé public

Il est important de bien prendre en considération qu’après huit ans de conflit et de misère (Première guerre mondiale, révolutions de Février et Octobre 1917, guerre civile, et famines de 1921 et 1922), la population soviétique est épuisée et en très mauvaise condition physique. Son état est préoccupant. L’activité physique est alors vue comme le fortifiant qu’il lui faut. La population est également encouragée à soigner son hygiène personnelle, à mener une vie saine, à profiter des bienfaits du soleil, de l’eau, du grand air, du travail et du repos, et reçoit des conseils de diététique. Ces idées constituent la notion globale de « fizkultura » (физкультура), souvent pauvrement traduite par « culture physique », mais qui recouvre en fait un programme très large appelant à « cultiver, prendre soin de son corps ». Cette notion de fizkultura traversera et dominera toutes les années soviétiques et deviendra une ligne de conduite à suivre, une éducation à transmettre.

Si tu veux être en bonne santé, endurcis-toi ! (Victor Koretski, Vera Gitsevitch, 1950)

Tu veux être comme ça ? Entraîne-toi ! (Victor Koretski, 1951)

Mangez varié, régulièrement et raisonnablement. Grossir signifie vieillir ! (Boris Rechetnikov, 1958)

Le sport, c’est la santé et la beauté

Il n’existe pas au monde d’habit plus merveilleux que le bronze des muscles et la fraîcheur de la peau. V. Maïakovski

Former au travail et à la défense de la patrie

Dès les années 1930, pour relancer l’économie du pays et mener à bien les réformes gigantesques, le peuple soviétique se doit d’être physiquement fort. Il est encouragé à se muscler, à pratiquer du sport quotidiennement, et à rejoindre les clubs au coeur de son lieu de travail.

Cheminots ! Devenez membres du club « Lokomotiv » / Faites du sport

Vers de nouvelles victoires dans le travail et le sport ! (Alexeï Kokorekin, 1962)

Dans cette période d’entre-deux-guerres, il est aussi capital de développer les forces vives de la nation et de les amener à être prêtes à assurer la défense de la patrie en cas de conflit. La propagande sert à responsabiliser le citoyen aux yeux de son pays. En mars 1931, est créée une épreuve physique que chaque bon citoyen se doit désormais de passer : le GTO (Prêt au Travail et à la Défense, ГТО : Готов к Труду и Оборoне). En 1934, le GTO sera élargi aux enfants et aux adolescents, permettant ainsi de repérer les futurs talents de la patrie.

Pour le Travail et la Défense sois Prêt ! (Andreï Kokorekin, 1934)

Travailler, construire et ne pas geindre ! Le chemin vers une nouvelle vie nous est connu. Tu peux ne pas être athlète, mais sportif tu es obligé de l’être. (Alexandre Deneïka, 1933)

On remarquera que des sports à tendance militaire sont encouragés, comme le parachutisme, l’aviation, le tir, la conduite automobile ou la moto. L’armée encadre d’ailleurs largement le programme sportif à l’échelle du pays.

Les sportifs soviétiques sont la fierté de notre pays. Pour une génération en bonne santé, heureuse, prête au travail et à la défense de la patrie socialiste ! (Victor Koretski, 1935)

Faites du parachutisme ! / Le parachutisme, c’est le sport des audacieux

Tous à skis ! Maîtrisez la technique du ski / Apprenez à combattre à ski / Apprenez à battre les envahisseurs fascistes

Un idéal communiste à poursuivre

Parade sportive à la gloire de Staline, 1935 (photo I. Chaguina)

Les parades sportives et les spectacles à grande échelle deviennent indissociables des fêtes patriotiques. Ces grandes démonstrations sont invariablement accompagnées de discours et de chants qui apportent une dimension morale, en reprenant des thèmes comme la patrie, le travail, la discipline, la jeunesse, la santé ou le courage …

Parade de gymnastes, Moscou, 1938 (photo E. Evzerirhina)

Parade sportive, Moscou, 1937 (photo I. Chaguina)

Défilé des sportifs de la Corporations des constructeurs des véhicules de transport, Léningrad, 1933 (photo V. Fédosséeva)

Le sport prône l’égalité entre hommes et femmes, ainsi que le lien indestructible de l’amitié des peuples d’Union Soviétique.

Pour une amitié indestructible. / Pour de nouveaux succès sportifs ! (à gauche : Russie, à droite : Ukraine)

Des champions à produire en quantité

Le sport en URSS, c’est le sport de millions de gens !

La construction de  » l’homme nouveau » par le sport prend une dimension internationale dès les années 30. La jeunesse est encouragée à prendre le sport au sérieux et à participer aux Spartiakades nationales.

Les Spartiakades des peuples d’URSS, c’est une démonstration de forces et de compétence !

Sportifs ! Battez-vous pour de nouveaux exploits dans le sport ! (Leonid Golovanov, 1955)

Jeunesse, à vos patins !

Les futurs champions du pays y sont repérés en vue des compétitions internationales, et notamment des Jeux Olympiques. L’URSS se lance dans un programme de domination sportive, décidée à démontrer au monde entier la puissance et la supériorité du monde communiste.

Tous les records du monde doivent être à nous ! (premier, en rouge : URSS, second, en bleu : USA)

Football soviétique de haut rang ! (Alexeï Kokorekin, 1954)

bandeau : Tous les records mondiaux doivent être les nôtres (Victor Govorkov, 1935)

Se sentant prête à présenter d’excellents sportifs, l’Union Soviétique accepte de participer à nouveau aux Jeux Olympiques en 1952 à Helsinki, après une interruption de quarante ans (1912-1952). Elle s’y classera seconde au tableau des médailles. Mais dès l’édition suivante, en 1956, à Melbourne, elle accèdera à la première place. Elle ne la perdra d’ailleurs que rarement par la suite.

L’URSS, une superpuissance sportive ! (Boris Rechetnikov, 1962)

A la chute de l’Union Soviétique, si les méthodes d’entrainement ont peu à peu évolué et se sont éloignées de l’aspect militaire des années soviétiques, le patriotisme n’a pas faibli et l’intérêt porté aux résultats de la nation perdure, au prix, parfois, comme l’a encore montré récemment l’actualité, de quelques dérapages regrettables et condamnables …

De nos jours, le hockey sur glace est le sport national, suivi par le football.


Vous voilà maintenant très motivés et bien informés. Que chacun choisisse l’affiche soviétique qui lui parle … et attaque avec courage et volonté sa série de pompes !

Je vous souhaite de bonnes séances de sport … et une excellente santé !

Le sport, c’est la santé, la volonté et le courage ! (Victor Koretski, 1957)

Commentaires (9):

  1. Florence B

    20 mai 2018 à 20 h 54 min

    Bon mon homonyme a tout dit… ! aurais ja le même attribution qu’elle? 😀 merci Marion. Toujours aussi passionnant…je t’embrasse

    Répondre
    • Marion

      20 mai 2018 à 22 h 29 min

      Non, non !! Toi, je te vois en jolie discobole de Deneïka, emportée dans ton élan ! 😉 A chacune son sport ! Merci Florence, pour ton humour et ta fidélité. Bises

      Répondre
  2. Philippe

    19 mai 2018 à 10 h 24 min

    Passionnant , comme toujours , chère Marion!
    Les affiches sont superbes, et délicieusement rétros.
    Seuls de grands artistes ont pu les dessiner , les colorier etc..;Pour ma part , j’aime beaucoup le skieur , bâton dans la main gauche , mais fusil mitrailleur dans la droite !
    L’exaltation des vertus viriles du sport , qui accompagne l’émergence d’un homme nouveau , a toujours été le propre des régimes autoritaires , qui souhaitaient éduquer leur jeunesse par la discipline , le culte de la force etc…Il y avait la même chose , et presque les mêmes affiches dans l’Allemagne du troisième Reich , et dans l’Italie d’avant guerre.
    Encore bravo.

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    • Marion

      19 mai 2018 à 10 h 58 min

      Merci Philippe pour ce commentaire intéressant qui ouvre le sujet ! Le pouvoir de l’affiche de propagande est toujours impressionnant. J’en ai regardé des centaines pour cet article, et la sélection fut difficile ! C’est dire la motivation du pouvoir de former ce fameux « homme nouveau »! (Bon choix, le skieur est superbe !)

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  3. Nancy

    18 mai 2018 à 19 h 22 min

    Genial ces belles affiches … tout une époque mais le sport est un bon choix de vie !!!J’aime bcp le sport c’est la santé et la beauté..
    Ou peut on trouver ces belles affiches ??

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    • Marion

      19 mai 2018 à 10 h 50 min

      Merci Nancy ! Oui, elles sont puissantes et dynamisantes, ces affiches ! On peut en acheter sur internet ou au marché d’Ismaïlovo …. à Moscou ! 😉 (Mais ce ne sera peut-être pas les mêmes.)

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  4. Florence

    18 mai 2018 à 18 h 15 min

    Alors en ce qui me concerne, l’affiche que je préfère c’est « jeunesse à vos patins », ça me donne jusqu’à l’hiver pour devenir sportive et comme je ne suis plus très jeune, ça me donne une deuxième bonne excuse ! Tu as retrouvé de superbes affiches !

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    • Marion

      18 mai 2018 à 18 h 22 min

      Elle est magnifique, cette affiche ! (Je l’ai même mise en fond d’écran, trop jolie !!) Je rectifie, Florence, tu es dure avec toi-même : tu es déjà sportive, et tu es toujours jeune …donc je t’attribue … la cheminote !! 😂😂 Merci Florence pour ton humour 😉

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      • Florence

        18 mai 2018 à 18 h 36 min

        Bon ok j’accepte les cheminots mais uniquement parce qu’ils sont souvent en grève !

        Répondre

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