A la rencontre de Snégourotchka

Mais qui est donc cette fameuse Snégourotchka (Снегурочка) dont tous les enfants russes parlent dès le début de l’hiver ? Prononcer son nom, en accentuant bien la seconde syllabe, vous ouvrira les portes de l’Enfance ! Oui, mais…qui est-elle ? Une star ? Très certainement ! Une amie des enfants ? C’est évident ! Une vedette d’opéra ? Oui, étonnamment ! Une jolie blonde au doux visage ? Mais pas seulement ! Le personnage interroge et en devient mystérieux …

Il est temps de partir à sa rencontre et de vous laisser bercer par la douceur de l’Enfance …En Russie, la fête du Nouvel An (Новый Год) redonne vie à un joli personnage de conte que les enfants d’aujourd’hui connaissent dès leur plus tendre enfance : oui, il s’agit bien de Snégourotchka ! Associée au Ded Moroz (Grand-Père Gel, Дед Мороз), dont elle est la petite-fille, elle apporte les cadeaux au pied du sapin. Mais, comme tout personnage de conte, son origine, son rôle, et son message ont varié au cours de l’Histoire, et c’est en explorant différentes époques que l’on comprend mieux d’où vient cette mystérieuse jeune fille blonde, vêtue de bleu clair, qui insiste tant pour être prise en photo avec vous sur la Place Rouge ou autres lieux touristiques, au moment des fêtes de fin d’année ! (Rien à craindre, c’est une gentille…)

Des origines païennes au Conte populaire

En remontant aux traditions païennes des Slaves Anciens du nord de la Russie, on retrouve des pratiques ancestrales où l’on fabriquait des idoles en neige et en glace. Et dans les légendes, il est déjà souvent question d’une petite fille en glace. Cette image a perduré, s’est intégrée peu à peu à la tradition populaire, et est apparue dans le folklore russe, dans un conte populaire du 19ème siècle, sous le nom de Snégourka (Снегурка), sneg (снег) voulant dire « neige » en russe. Il est à noter que ce personnage n’existe que dans la tradition slave.

Dans ce conte, un paysan, du nom d’Ivan, et sa femme Maria se désolent de ne pas avoir d’enfant. Un soir d’hiver, ils ont l’idée de créer une petite fille avec de la neige : par magie, cette petite fille prend vie et devient leur enfant pour de vrai. Ils la nomment Snégourka, Enfant de neige. De teint très pâle, elle présente des signes de fragilité à l’approche du printemps et une grande langueur s’en ressent. Attirée par les autres enfants du village, elle finit par oser se joindre à leurs jeux, tout en gardant une certaine réticence. Encouragée par ses nouveaux amis, elle cède à leur appel et saute par-dessus un feu de joie. Stupéfaction : Snégourka a disparu. Elle a fondu, et n’est plus qu’un petit nuage de brume flottant dans le ciel …

Porté(e) par ce monde de l’Enfance, je vous encourage à regarder ce charmant petit film d’animation de 1957 qui illustre parfaitement ce conte. Savourez !

Voici également un adorable petit dessin animé soviétique …du pur bonheur !

Du Conte au Théâtre

En 1869, le grand spécialiste et écrivain de contes populaires russes, Alexandre Affanassiev (1826-1871), (comparable aux frères Grimm), étudie de près le sujet du conte Snégourka dans son travail de recherche intitulé  » Conceptions poétiques des Slaves sur la nature ».

Intéressé par cette étude, le dramaturge Alexandre Ostrovski (1823-1886) décide de reprendre le thème de ce conte pour en faire une pièce de théâtre.

En 1873, il écrit « Snégourotchka » (diminutif du nom Snégourka), pièce avec un prologue et 4 actes. La musique originale fût composée par Piotr Tchaïkovski. Malgré le très faible succès que rencontra cette pièce, elle est capitale dans la création du personnage de Snégourotchka. C’est en effet, à ce moment-là, qu’elle apparaît pour la première fois sous les traits d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, avec une longue natte blonde, et vêtue d’un manteau bleu clair (couleur de glace) bordée de fourrure blanche (couleur de neige). C’est l’image de Snégourotchka telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Ostrovski prit quelques libertés avec le conte original. Dans sa pièce, Snégourotchka n’est plus fille d’un couple de paysans, mais a pour père Ded Moroz, qui représente le froid et le gel de l’hiver, et pour mère Viesna-Kranna, incarnation du printemps. De plus, elle meurt, cette fois-ci, en fondant sous les rayons du dieu du soleil, Yaril, et non en sautant par-dessus un feu de joie.

Fille de Ded Moroz

Mais, au fait, qui est vraiment Ded Moroz ? Ce personnage du folklore populaire, assez comparable à notre actuel Père Noël occidental, mérite le détour ! En effet, à l’origine, il était un redoutable personnage que l’on craignait plus que tout. Son nom à lui-seul faisait froid dans le dos, (c’est le cas de le dire) , puisqu’il signifie Grand-père Gel ! Grand-père, au sens de vieillard et non par filiation. Il est aussi parfois appelé Morozko (Celui qui gèle). Dans les croyances populaires, il intervenait l’hiver et gelait sur place ses ennemis et les personnes qu’il considérait comme nuisibles. Il était jugé responsable de nombreuses souffrances, beaucoup de gens luttant durement contre le froid, en mourant même parfois. On le redoutait.

Selon la légende, il aimait non seulement geler les pauvres hommes, mais aussi enlever leurs enfants et réclamer à leurs parents une rançon sous forme de cadeaux ! Nous sommes bien à l’opposé de notre gentil Ded Moroz actuel… C’est en fait l’Eglise, qui, en luttant contre les anciennes croyances et superstitions païennes, arrivera à casser cette image effrayante et à la faire disparaître. Les écrivains, les artistes et les gens en général, peut-être sous l’influence de l’Occident, se mirent progressivement à attribuer certaines qualités à Ded Moroz : il devint alors un bon gros vieillard gentil, jovial et festif, associé aux fêtes de fin d’année, au bien-être de la maison, et aux nombreux cadeaux. Quel volte-face spectaculaire !

Un brillant opéra

En 1882, Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) reprend la pièce d’Ostrovski et propose à l’auteur d’en faire un opéra. Ce dernier accepte. En deux mois et demi, un magnifique opéra voit le jour. Rimski-Korsakov avouera que c’est son oeuvre préférée. Le succès est immédiat : pendant plus de vingt ans, l’opéra « Snégourotchka » sera joué dans de célèbres théâtres de Saint-Petersbourg, Londres ou encore Chicago. Les premiers costumes et les décors, comme pour la pièce d’Ostrovski, seront dessinés par Victor Vasnetsov.

Mais c’est le costume (ci-dessous) que dessinera Roerich en 1912 qui connût un immense succès et lancera même une nouvelle tendance de mode !

Dans son opéra, Rimski-Korsakov conserve une Snégourotchka fille de l’Hiver (Ded Moroz) et du Printemps ( Viesna-Krassna), mais il la rend amoureuse. C’est son coeur de neige, froid et sans émotion, qui la perdra lorsqu’elle tombera amoureuse : son coeur s’échauffe, et fait fondre Snégourotchka …

Snégourotchka, amie des animaux et des enfants

A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, le théâtre et l’opéra connaissent un véritable engouement. C’est l’époque où les costumes de scène et les déguisements sont très appréciés. Les petites filles s’approprient des personnage de fées, de princesses, ainsi que notre fameuse Snégourotchka. Elle devient très populaire, la littérature enfantine s’en empare, et divers scenarii prennent forme. Snégourotchka et Ded Moroz se retrouvent souvent entourés de petits habitants de la forêt, comme des lièvres, des écureuils, des oiseaux, des oursons… Et le thème de Snégourotchka sera repris dans de nombreuses décorations de Noël.

Révolution et traditions

Tout de suite après la Révolution, en 1917, les Bolchéviks, en lutte contre le moindre soupçon de religion, bannissent les sapins de Noël (introduits par Pierre-le-Grand au 18ème siècle), symbole pourtant païen … mais associé de près à une fête religieuse, ô combien célébrée. Ded Moroz et Snégourotchka prendront le même chemin et disparaîtront du paysage. Le jour de Noël est déclaré jour normal, travaillé et non chômé. Les membres du Komsomol (Jeunesses Communistes, jeunes de 15 à 28 ans) patrouillent d’ailleurs dans les rues ce soir-là, pour observer par les fenêtres et repérer la moindre présence d’un sapin ou d’une décoration de Noël.

Période Soviétique

Sous le régime soviétique, le Nouvel An se substitue complètement à Noël. Les traditions pré-révolutionnaires sont toujours bannies et Ded Moroz, déclaré allié du pope et du koulak par Staline, reste absent de la fête.

Mais, en 1935, Pavel Postichev, un des architectes de la Collectivisation et des répressions staliniennes, attire l’attention de Staline sur l’importance des rites et des rituels dans la construction d’une nouvelle société. La place laissée vacante par l’interdiction de célébrer Noël crée un manque, et potentiellement un risque de résurgence religieuse … Il lui suggère donc de remplacer définitivement la fête de Noël par la fête du Nouvel An. Il propose également de rétablir l’installation des sapins de Noël, en les appelant désormais sapins du Nouvel An, dans des endroits-clés comme, par exemple, les Palais des Pionniers (mouvement communiste pour les enfants de 9 à 14 ans). Il pense également que Ded Moroz et Snégourotchka doivent faire leur retour auprès des enfants soviétiques, afin de combler le côté festif nécessaire aux petits comme aux grands à cette période de l’année.

Staline réfléchit, analyse le pour et le contre, et accepte finalement de faire ce pas en 1936, pour le Nouvel An 1937. Ded Moroz et Snégourotchka sont alors réhabilités. Mais leurs personnages sont cette fois clairement définis et encadrés. Snégourotchka est officiellement la petite-fille de Ded Moroz, et on lui attribue, pour la première fois, un rôle : elle devient l’assistante de son grand-père. Elle l’aide à fabriquer les jouets, mais surtout à les distribuer. Elle est aussi là pour égayer la fête, danser et chanter avec les enfants. Dans un premier temps, Snégourotchka est illustrée par une petite fille, puis, elle grandit et devient une belle jeune fille. Quant à Ded Moroz, gentil vieillard, il porte un grand manteau long bleu, parfois blanc ou rouge, bordé de fourrure blanche, des bottes et une longue barbe.Traditionnellement, il se déplace en troïka. Ils apparaîtront toujours ensemble.

Désormais, il est décidé que Ded Moroz et son assistante Snégourotchka apporteront des cadeaux aux enfants, le soir du Nouvel An. Ces cadeaux seront délivrés, au cours du réveillon, à des groupes et non des individus : pionniers, komsomols, soviets locaux, comités d’entreprise…L’image de Snégourotchka est quasi inchangée, mais son attitude est un petit peu différente parfois. Elle a pu être représentée en « bon petit pionnier », joyeuse, serviable et obéissante, ou en jeune fille pensive et un peu triste, pleine de compassion pour ceux qui ne fêtent pas forcément le Nouvel An dans la joie. Snégourotchka aussi se devait d’être un bon exemple, solidaire de tous.

Le thème de Ded Moroz et Snégourotchka deviendra une intarissable source d’inspiration de littérature enfantine, de dessins animés, et de films, mais aussi de tableaux et, inévitablement, de ….cartes de voeux !

Depuis les années 90 et la chute de l’Union Soviétique

La célébration officielle du Nouvel An se déroule toujours avec l’inséparable duo, Ded Moroz et sa petite-fille Snégourotchka, qui l’aide dans son travail. A la chute de l’URSS, le pays connût une forte tendance à adopter les coutumes, les symboles et les idées de l’Occident, et l’on vit apparaître de plus en plus de Père Noël et de Santa Claus ! On craînt même un temps que Ded Moroz fût à jamais détrôné… Mais, la force des traditions était là, le Ded Moroz slave résista vaillamment, et c’est bien lui qui, désormais, délivre les cadeaux et enchante les enfants. Quant à Snégourotchka, plusieurs tendances vestimentaires apparurent, parfois très inspirées par les dessins animés américains ou japonais, ou par le cinéma.

Malgré tout, la Snégourotchka traditionnelle a résisté et survécu !

Noël et les autres fêtes religieuses orthodoxes ont été restaurées en 1992, mais le Réveillon du Nouvel An a gardé son statut de célébration principale. Le Noël orthodoxe est, lui, fêté le 7 Janvier.

Mais, au fait, où habite Snégourotchka ?

Pour les petits coeurs d’enfants émus par Snégourotchka, sachez qu’ils peuvent aller la rencontrer en personne dans le nord de la Russie, à Chtchelikovo (Щелыково) près de la ville de Kostroma, où elle réside toute l’année dans son beau palais (Терем Снегурочки).

Cette ville est considérée come le véritable lieu de naissance de Snégourotchka, puisqu’elle y naquit sous la plume d’Ostrovski en 1873. Sa date de naissance a même été fixée, en 2009, à la nuit du 4 au 5 avril, milieu du printemps en Russie. Et le drapeau local (raïon d’Ostrovskii, oblast de Kostroma) porte d’ailleurs fièrement l’effigie de sa jeune célébrité !

Maintenant que vous avez percé le mystère de la jolie Fille de Neige, quand vous la rencontrerez au détour d’une rue décorée pour les fêtes, n’hésitez pas à la regarder avec de grands yeux d’enfant et un sourire béat, laissez la magie opérer, et, qui sait ?, peut-être recevrez-vous dans votre petit soulier, le soir du Réveillon, un cadeau déposé avec amour par Ded Moroz et la belle Snégourotchka … Gardons un coeur d’enfant !


En complément

Voici un magnifique dessin animé soviétique, très connu, créé en 1952 par Ivan Ivanov-Vano. C’est une pure merveille que je ne peux que vous encourager à regarder… Un moment de rêve et de poésie où le temps va s’arrêter. Moment rare, profitez-en !


Et voici, pour le plaisir des yeux, quelques représentations artistiques de Snégourotchka….

Victor Vastnetsov. Snégourotchka. 1899

Mikhaïl Vroubel. Snégourotchka. 1890

Affiche pour l’opéra Snégourotchka de Rimski-Korsakov


Commentaires (10):

  1. Maryvonne Villart

    20 décembre 2017 à 19 h 13 min

    Que c’est bon d e rêver et de préserver l’imaginaire !
    Beau récit de l’évolution des contes ..
    Mille Merci Marion
    bise

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    • Marion

      20 décembre 2017 à 19 h 26 min

      Avec grand plaisir, Maryvonne ! Snégourotchka n’aura plus de secret pour toi, maintenant ! Une douce ambiance enfantine pour conduire à Noël….bonnes vacances, Maryvonne ! Bises😘

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  2. Catherine

    19 décembre 2017 à 14 h 30 min

    Merci Marion pour ce magnifique conte de Noël ! Un bonheur, comme toujours de te lire !Tu nous fait rêver et retomber dans le monde de l enfance!C est la magie de Noël !

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    • Marion

      19 décembre 2017 à 14 h 36 min

      Merci Catherine ! Un peu de douceur, de rêverie et d’enfance…
      de quoi accueillir Noël le coeur battant !!! 😉 Joyeux Noël, Catherine !

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  3. Myriam

    15 décembre 2017 à 18 h 11 min

    Magique ! j’ai adoré ! belle histoire, animations ravissantes, beaux tableaux, belle musique et … belle écriture, comme toujours !
    Bises

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    • Marion

      15 décembre 2017 à 18 h 23 min

      Merci Myriam !! Du rêve, de la poésie…et la magie opère ! Bises

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  4. Florence B

    15 décembre 2017 à 17 h 38 min

    VEndredi soir c’est Marioni ! Quel Plaisir Marion de lire cet article et de regarder ces dessins animés. Une enfant l’espace d’un instant. Je me suis régalée… je vais regarder ma petite jeune fille Bleue d’un nouvel œil Grace à toi. Merci
    Florence B

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    • Marion

      15 décembre 2017 à 17 h 50 min

      Aïe….tu veux dire que le vendredi soir…tu me dévores ?!!! 😂
      J’adore ton humour, Florence ! Mille mercis ! Oui, ce soir, c’est « retour en enfance » à l’approche de Noël …On se met en condition ! 😉

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      • Daniel de B.

        19 décembre 2017 à 18 h 40 min

        Merci Marion. Je découvre qu’il n’y a pas d’âge pour les rêves d’enfant …

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        • Marion

          19 décembre 2017 à 18 h 50 min

          Oui, je confirme….et que c’est agréable !!! Merci Daniel, fidèle lecteur ! À bientôt, j’espère.

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