43- Le cuirassé Potëmkine : de la réalité à la fiction

 

L’Histoire a ce pouvoir fascinant d’orienter les projecteurs selon l’air du temps. Tel personnage, ou tel événement, restera dans l’ombre, tandis que d’autres prendront toute la lumière, selon la mise en scène désirée, au risque de fausser la vérité.

Alors, aujourd’hui, je vous propose de rallumer tous les projecteurs et de faire toute la lumière sur le cuirassé Potëmkine et les hommes à l’origine de sa renommée.

Traquons ensemble les zones d’ombre !

[Avant de commencer, ne m’en voulez pas, mais je me dois d’être précise et d’insister sur la prononciation russe de « Potëmkine », « Потёмкин », trop souvent déformée par les transcriptions étrangères. En russe, le ë se prononce « io », et le « o » ne portant pas l’accent tonique devient plutôt « a ». Ce qui donne donc : [Patiomkine] !! Oui, oui ! ]

Grigori Alexandrovitch Potëmkine (1739-1791) / Григорий Александрович Потёмкин

A l’origine du célébrissime film d’Eisenstein, il y a un cuirassé qui porte le nom d’un puissant homme d’Etat russe du 18ème siècle, dont l’Histoire ne retient trop souvent , et injustement, qu’une expression tenace.

Lumière !

Grigori Potëmkine est né le 11 octobre 1739 à Tchijovo, dans la région de Smolensk. Il est issu d’une famille de petite noblesse. Après des études à l’université de Moscou, il s’engage dans la Garde à cheval impériale. Le 28 juin 1762, il participe, avec les frères Orlov, au Coup d’État qui détrône le tsar Pierre III et installe son épouse Catherine II à la tête du pays. Nommé second lieutenant, il prend rapidement de l’importance aux yeux de l’impératrice. Réputé beau et intelligent, mais aussi énergique et excellent stratège, il devient le favori officiel de la tsarine en 1774 et monte en puissance au sein de l’Armée. Il reçoit de nombreuses récompenses et d’importants postes, dont celui de Président du Conseil militaire (1774-1791) et de Commandant en chef de l’Armée russe (en 1784). Il devient alors un des personnages les plus puissants de Russie, au coeur de toutes les décisions. Malade, il meurt le 16 octobre 1791 (à 52 ans), dans le sud de l’Ukraine, près de la ville de Nikolaïev. Il fut inhumé dans la cathédrale de Kherson. (Le tsar Paul Ier, à peine sur le trône, s’empressa de faire déplacer le cercueil de l’ancien amant de sa mère dans un lieu sans prestige. C’est le tsar suivant, Alexandre Ier, petit-fils adoré de sa grand-mère Catherine II, qui lui redonnera un tombeau digne de ce nom …)

Le mythe des villages Potëmkine

Voici un mythe bien tenace qui a donné naissance à une expression toujours d’actualité ! On parle facilement de « villages Potëmkine » pour dénoncer une tromperie tape-à-l’œil, une prospérité de façade, une mise en scène factice. Mais quelle est finalement l’origine de cette expression ? (« потёмские деревни »)

Tout au long de sa carrière militaire, Grigori Potëmkine prit part avec succès aux guerres contre les Turcs. Les conquêtes des steppes situées au sud du Don et au sud de l’Ukraine permirent l’extension du territoire de la Russie. Par le traité de Kucuk Kaynarca en 1774, ces terres devinrent russes. Puis, en 1783, la Russie annexa la Crimée suite à une nouvelle victoire sur la Turquie. Nommé gouverneur des territoires conquis (constituant la « Nouvelle Russie »), Potëmkine fut chargé de les mettre en valeur. Il fonda notamment les villes de Kherson, Nikolaïev, Sébastopol et Iekaterinoslav, et créa les premiers éléments de la flotte russe de la Mer Noire.

Lorsque, quatre ans plus tard, en 1787, l’impératrice voulut en voir les résultats, Potëmkine organisa lui-même ce voyage devenu si célèbre. Accompagnée du roi de Pologne, de l’empereur d’Autriche, et de quelques ambassadeurs étrangers (dont le comte de Ségur pour représenter la France), Catherine II comptait les éblouir et montrer au monde la puissance accrue de son empire. Tous furent effectivement très impressionnés par ces villes, forteresses, ports et infrastructures diverses sortis de terre en si peu de temps : quatre ans seulement ! Partout, la souveraine fut acclamée avec enthousiasme et la prospérité s’affichait … Ce voyage triomphal, organisé par le favori de l’impératrice et puissant homme d’Etat, suscita soupçons, haine et jalousie. Très vite, la rumeur courut que Potëmkine avait fait ériger exprès, le long du parcours de l’impératrice, de faux villages rutilants peuplés de paysans souriants et bien vêtus, amenés sur place pour l’occasion. Malgré les démentis formels et les témoignages de la délégation concernée, la rumeur se répandit et se transforma en mythe cruel pour Potëmkine …

(Potëmkine n’avait sans doute fait qu’une opération de communication classique, en ne montrant que les beaux côtés des choses … une méthode, pour le coup, universelle et toujours d’actualité !)

Au retour de son voyage triomphal, Catherine II, reconnaissante et magnanime, récompensa largement Grigori Potëmkine en lui offrant une importante somme d’argent ainsi que le glorieux titre de « Prince de Tauride » (actuelle Crimée et territoires du sud de la Russie) : « Князь Потёмкин-Таврический ».

Du prince Grigori Potëmkine, glissons maintenant vers le fleuron de la flotte russe qui reçut le nom du généralissime de l’Armée de Catherine II. Si le navire prit un temps toute la lumière, la honte et la débandade le plongèrent vite dans l’ombre de l’oubli …

Pleins feux sur la mutinerie du cuirassé Potëmkine

Un contexte agité

Le 27 juin 1905, (ou le 14 si l’on retient le calendrier julien alors en vigueur en Russie), une mutinerie éclate en pleine mer Noire parmi les matelots d’un navire de guerre de la marine du Tsar, le célèbre cuirassé Potëmkine (Броненосец Потёмкин).

Le climat social est alors extrêmement tendu en Russie. Une vague révolutionnaire se propage dans tout le pays. Grèves et rébellions se multiplient depuis la répression sanglante du « Dimanche rouge », le 22 janvier 1905 à Saint-Petersbourg, lorsque le tsar Nicolas II fit tirer sur une foule de manifestants pacifiques qui venaient lui remettre une pétition. De plus, la défaite de la Russie dans une guerre désastreuse contre le Japon envenime le mécontentement général. La Marine russe est en crise : depuis sa terrible défaite éclair de Tsushima, un mois plus tôt, face à la flotte japonaise, elle est agitée de mouvements protestataires et les officiers ont le plus grand mal à se faire respecter de leurs hommes.

Sur le cuirassé Potëmkine, le Commandant, le Capitaine de vaisseau Golikov (Командир Голиков), a su jusque-là préserver la discipline par une relative humanité.

Le Capitaine de vaisseau Golikov

Un cuirassé imposant

Mis en service deux ans plus tôt, le cuirassé a fière allure. Il surclasse tous les autres navires de guerre russes en portée (obus explosifs de 350kg à 20km) et en puissance de feu (environ 50 tonnes d’explosifs par heure). Long de 113m, large de presque 22m, avec ses deux tourelles blindées mobiles à deux canons chacune, sur l’avant et l’arrière, armé de 16 autres canons, de 28 autres pièces d’artillerie et de tubes lance-torpilles, le Potëmkine rassemble un équipage de 710 marins et officiers expérimentés. Il impose le respect et force l’admiration.

De la viande avariée

(Image extraite du film d’Eisenstein)

Alors qu’il effectue des manoeuvres sur la mer Noire, au large d’Odessa, son port d’attache, le cuirassé est ravitaillé comme de coutume en provisions. Au petit matin du 27 juin, les marins découvrent, sur le pont du bateau, des carcasses de viande en putréfaction, puante et truffée d’asticots, destinées à être stockées dans les cales. Ils s’indignent. Mais le médecin du bord, le docteur Smirnov, déclare la viande comestible. Lorsqu’au déjeuner, les cuisiniers apportent les marmites de bortsch avec la viande bouillie, c’est l’explosion. Les marins refusent de manger.

(Image extraite du film d’Eisenstein)

Le Commandant rassemble l’équipage sur le pont et harangue ses hommes. Bafoué, humilié, il se retire et laisse son second, le Capitaine de frégate Guiliarovski (Гиляровский), gérer la situation. Homme dur et intransigeant, il menace de faire fusiller les meneurs et appelle la garde. La situation s’envenime : le matelot Vakoulentchouk (Вакуленчук) se révolte et tire un coup de feu en l’air. Immédiatement, Guiliarovski l’abat. Il est aussitôt abattu à son tour par le quartier-maître Matiouchenko (Матюшенко), principal meneur de la mutinerie. Le commandant est également tué, les officiers éliminés, jetés par-dessus bord, ou faits prisonniers. Le Potëmkine passe alors sous le commandement de Matiouchenko.

Le Capitaine de frégate Guiliarovski

Le matelot Grigori Vakoulentchouk

Matiouchenko (1879-1907)

Le quartier-maître Afanassi Matiouchenko

Dans l’équipage, figurent quelques militants révolutionnaires du parti social-démocrate, dont Afanassi Matiouchenko (Афанасий Матюшенко) est le chef. Il prêche ses idées parmi ses camarades et réussit à convaincre une partie d’entre eux. Matiouchenko avait été chargé par son parti de préparer les marins à une insurrection générale de toute la flotte de la mer Noire. La mutinerie du Potëmkine pourrait alors être l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres … Matiouchenko saisit l’occasion !

En excellent orateur, il se lance : « La Russie tout entière attend l’heure du grand printemps où les fleurs de la liberté et de l’égalité vont enfin fleurir ! Le grand jour est proche. Et c’est de votre bâtiment qu’est partie cette révolution ! Bientôt les autres unités de la mer Noire se joindront à nous, bientôt nous opèrerons la jonction avec nos frères de la côte, ouvriers et paysans ! Dans tout le pays, des révoltes éclatent … Nous possédons la plus puissante unité de la Flotte, avec les canons les plus gros. Le Potëmkine peut se battre contre des armées entières et avoir raison d’elles … Mais nous devons nous organiser. Aussi, nous devons constituer un Comité du Peuple. »

Les 30 membres du Comité sont rapidement choisis et se réunissent aussitôt. Tous sont conscients d’avoir franchi un point de non-retour. L’heure est grave.

Solidarité avec Odessa

Le cap est mis sur Odessa, afin de soutenir les « frères de grève » à terre. Vers 22h, le cuirassé Potëmkine jette l’ancre dans l’immense baie d’Odessa, à distance des quais. En voyant arriver le navire rebelle arborant, non pas la Croix de Saint-André, mais le pavillon rouge révolutionnaire, la population se sent soudain puissamment soutenue et reprend espoir. Les 3/4 de cette ville de 500 000 habitants participent aux mouvements de protestation. C’est la grève générale, toute activité est arrêtée, des barricades sont dressées ; le tsar Nicolas II a proclamé l’état de guerre pour « mettre un terme aux désordres d’Odessa et des localités voisines ». L’armée, avec ses redoutables bataillons de Cosaques, terrorise une population désorganisée mais motivée par la rébellion.

Le pavillon rouge, image du film d’Eisenstein. (108 images colorées à la main sur la pellicule permettront de donner la seule tache de couleur de tout le film.)

La journée du 28 juin se passe en tractations avec les cellules d’activistes à terre et les soldats du tsar. Les marins demandent aux soldats de rejoindre les rangs des insurgés, faute de quoi le cuirassé tirera sur Odessa, une fois les habitants évacués. La population, elle, en profite pour ravitailler les mutins, les congratuler et puiser auprès d’eux une énergie nouvelle.

Le ravitaillement des mutins par la population d’Odessa (image du film)

Les marins du Potëmkine, ayant obtenu l’autorisation d’enterrer Vakoulentchouk le lendemain à 14h, déposent dans la nuit, sur le quai du port, le cadavre du matelot, le texte suivant accroché à sa vareuse : « Devant vous repose le corps du marin Grigori Vakoulentchouk, sauvagement abattu par le commandant en second du cuirassé Potëmkine, parce qu’il s’était plaint de la mauvaise qualité du bortsch. Signons-nous en disant « Paix à ses cendres ». Vengeons-nous sur ses oppresseurs. Mort aux tyrans ! Vive la liberté ! »

Une foule interminable défile alors devant la dépouille du martyre. Le défunt à peine enterré, les Cosaques déferlent sur la ville, la mettant à feu et à sang jusqu’au soir, faisant près de 15 000 victimes. (C’est cette journée qui inspira Eiseinstein pour la célèbre scène du grand escalier d’Odessa.) Les marins se replient à bord du cuirassé, et, en représailles, tirent au canon sur le théâtre où les officiers sont réunis.

Face à la Flotte du tsar

A l’aube du 30 juin, l’équipage du Potëmkine est exténué. L’enthousiasme du début semble retombé : les tueries de civils par l’armée les angoissent et les désespèrent.

Le cuirassé Potëmkine

C’est alors qu’apparaît à l’horizon toute la flotte des cuirassés russes de la mer Noire (5 sur 6), renforcée d’autres vaisseaux. Ils ont reçu l’ordre du tsar Nicolas II d’éliminer le Potëmkine, « tache honteuse sur l’honneur de nos forces combattantes. Aucun échec ne sera toléré. » La tension est extrême. Le cuirassé Potëmkine leur fait face et fonce sur eux, en signe de défi. Aucun coup de feu n’est tiré. Chacun s’observe, et le Potëmkine, gardant la tête haute, avance au milieu de la flotte, alignée de part et d’autre. Peu à peu, les matelots des navires environnants se mettent à le saluer et à manifester, timidement puis bruyamment, leur solidarité avec le cuirassé rebelle. Un seul vaisseau ira jusqu’à le rejoindre … mais pour quelques heures seulement. Les officiers rapatrient au plus vite leurs bâtiments à Sébastopol et le grand Amiral Tchoukine, arrivé spécialement de Saint-Pétersbourg, prend la décision d’envoyer tous les matelots en permission, laissant ainsi le Potëmkine isolé en mer Noire …

Fuite en Roumanie

Dépassés par les événements, les mutins du cuirassé Potëmkine décident alors de rejoindre la Roumanie, toute proche, afin d’échapper aux autorités russes qui les pourchassent. A cours de charbon et de ravitaillement, l’équipage finit par se rendre aux autorités roumaines le 8 juillet 1905, avec leur vaisseau. L’asile politique leur est accordé et le cuirassé est rendu à la Russie. Il reprendra du service sous différents noms et sera définitivement désarmé en 1922.

Matiouchenko à son arrivée à Constanta (Roumanie)

Les mutins cachés à Odessa et en Russie sont retrouvés, condamnés à mort ou aux travaux forcés en Sibérie. D’autres, depuis la Roumanie, parviennent à gagner la Grande-Bretagne, le Canada ou l’Argentine. Matiouchenko, qui avait réussi à se fondre quelques temps dans des cellules anarchistes d’Odessa, est finalement arrêté et exécuté le 2 novembre 1907. Il avait 28 ans et n’avait pu qu’effleurer son rêve d’insurrection générale de la flotte russe.

De l’échec politique à la gloire cinématographique

Il est certain qu’une certaine précipitation fiévreuse des mutins et une autorité tsariste, ébranlée mais vite rétablie, ne permirent pas aux marins du cuirassé Potëmkine d’entrer d’office dans l’Histoire. Il fallut attendre le film de Sergueï Eisenstein, tourné en 1925, pour que la mutinerie du Potëmkine, revisitée, devienne alors un véritable symbole de propagande révolutionnaire.

Silence, on tourne !!

Le Cuirassé Potemkine, chef-d’œuvre de Sergueï Eisenstein

Affiche du film à sa sortie (1925)

Un film de commande au service de la propagande bolchévique

La rébellion avortée du cuirassé Potëmkine, diluée dans la masse innombrable d’actes de révolte des dernières années du tsarisme, serait certainement restée anecdotique si Lénine n’avait pas chargé le « Comité délégué à l’anniversaire des 20ans de la révolution de 1905 » de trouver un réalisateur pour tourner un long-métrage. La révolution de 1905, considérée comme un prélude à celle d’octobre 1917, méritait un grand film de propagande à la gloire de la genèse de l’Union Soviétique.

Sergueï Eisenstein

Le jeune cinéaste de 27ans, Sergueï Eisenstein (1898-1948), remarqué pour sa nouvelle théorie du montage, fut désigné en 1925. Comme il ne disposait que de quatre mois pour écrire, tourner et monter le film pour les studios d’Etat Goskino, il réduisit son scénario de départ (co-écrit avec Nina Agadjanova-Choutko et Grigori Alexandrov) en centrant l’action sur un épisode et un seul : la mutinerie du cuirassé Potëmkine, le 27 juin 1905. Il en tire un film muet, splendide, de 70mn, tourné à Odessa et Sébastopol, en utilisant le cuirassé « Douze Apôtres ». La réussite de son film bouleversa le 7ème Art. Le Cuirassé Potëmkine fut longtemps classé « meilleur film de tous les temps ».

Sergueï Eisenstein

Le récit obéit aux canons du réalisme socialiste. Eisenstein refuse le choix d’acteurs professionnels et prend le parti de ne pas individualiser ses personnages. L’acte révolutionnaire est alors vu comme un geste collectif au sein duquel l’individu n’a qu’un rôle fugitif. Comme le dit Eisenstein, « la révolte motivée est une affaire de masse soudée dans une même abnégation de soi pour le progrès de tous. »

Une tragédie en 5 actes

Le film est une « tragédie en 5 actes », selon les propres termes du réalisateur :

  1. Les hommes et les vers (Люди и черви)
  2. Drame dans la baie (Драма в тендре)
  3. La mort demande justice (Мёртвый взывает)
  4. L’escalier d’Odessa (Одесская лестница)
  5. La rencontre avec l’escadre (Встреча с эскадрой)

La scène du film la plus célèbre est bien sûr celle du massacre de civils sur les 192 marches de l’escalier monumental d’Odessa.

Le grand escalier d’Odessa (vers 1900)

Scène du film

Elle dure six longues minutes, et présente les soldats du tsar, dans leurs tenues blanches immaculées, tels des mécaniques imperturbables, descendant l’escalier sans fin d’un pas rythmé et tirant sur la foule terrorisée, tandis qu’un détachement de Cosaques à cheval charge en contrebas. L’effroi fige les traits en terribles grimaces. Eisenstein expérimente avec maestria sa technique du montage ; il alterne plans larges des masses opprimées et plans serrés sur des visages, plongées et contre-plongées, produisant une succession d’images très fortes. La femme portant son enfant mort, telle une piéta, en marchant vers les soldats, en est un bel exemple, mais le summum est atteint dans la scène du landau dévalant l’escalier …

Le landau le plus célèbre du cinéma

Cette séquence culte du landau procure une intensité émotionnelle sans précédent et introduit le premier travelling du cinéma, véritable révolution technique. Les grands yeux fixes et apeurés de la jeune mère blessée qui, en basculant en arrière, pousse le landau de son enfant dans le vide de l’escalier, pétrifient le spectateur. Et le landau, abandonné à sa course folle au milieu des balles, captive toute notre attention. La puissance des images est extrême. Eisenstein, comme il l’explique lui-même, cherche, par la technique du montage, à « réaliser une série d’images de telle sorte qu’elles provoquent un mouvement affectif, qui éveille à son tour une série d’idées. Le mouvement va de l’image au sentiment, du sentiment à la thèse idéologique. » Ou le génie d’Eisenstein …

https://youtu.be/1sEPFd-1Dm8

Cette séquence culte du landau reste la plus parodiée du 7ème Art. On la retrouve, par exemple, dans Les incorruptibles de Brian de Palma (extrait en annexes), Guerre et Amour de Woody Allen, Brazil de Terry Gilliam, Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, Dunkerque de Christopher Nollan, La Cité de la peur, un épisode des Simpson, …

Sortie et censures

Le Cuirassé Potëmkine fut projeté pour la première fois au Théâtre Bolchoï, à Moscou, le 24 décembre 1925 (sans Lénine, mort un an plus tôt). Le succès fut immédiat et immense en Union Soviétique. A l’étranger, il fut interdit de diffusion ou autorisé dans des versions censurées, pour cause de « propagande bolchévique » et d’ « incitation à la violence de classe » . En France, d’abord présenté discrètement en projection privée (cinémathèques ou ciné-clubs), il ne fut diffusé publiquement qu’en 1953, et passa à la télévision, pour la première fois, en 1984 seulement.

La version restaurée en 2005 par la cinémathèque allemande s’impose désormais comme celle de référence.

Mythe et propagande

Monument cinématographique indiscutable et incontournable, Le Cuirassé Potëmkine propose surtout une redoutable réécriture de l’histoire, destinée à transformer une mutinerie sans lendemain en aube d’une ère nouvelle. Le massacre des escaliers n’a jamais eu lieu comme tel et les affrontements les plus brutaux eurent lieu dans les rues avoisinantes. De plus, il n’y eut jamais de réelle coordination entre la révolte à bord et les mouvements d’insurrection à terre. La fin du film, quant à elle, présente l’ensemble de la flotte rejoignant les mutins et voguant sous le pavillon rouge vers un avenir glorieux. La réalité en était bien loin : en déroute, le Potëmkine n’avait pu que fuir, abandonnant sur place tout espoir de soulèvement magistral …

Véritable mythe, Le Cuirassé Potëmkine devait asseoir la notoriété internationale de Sergueï Eisenstein, qui réalisa d’autres monuments cinématographiques comme Alexandre Nevski (1938), et Ivan-le-Terrible (1944-1946), apothéose de son style.


Projecteur 1 sur Grigori Potëmkine : éteint. Projecteur 2 sur le cuirassé : éteint. Vous voilà dans l’obscurité, prêt à savourer le chef-d’œuvre d’Eisenstein, avec désormais toutes les cartes en main pour rééquilibrer les éclairages de l’Histoire …

Bon film ! 

https://youtu.be/B76SgW950Lw



Annexes

  • Parodie de la scène du landau, dans « Les incorruptibles », de Brian de Palma :

https://youtu.be/lSgyOEQ4h-g

 

  • Chanson de Georges Coulonges (1965) interprétée par Jean Ferrat, à la gloire du cuirassé Potëmkine :

https://youtu.be/MK6o_aldOcA

  • Une petite pointe d’humour pour finir ! Les villages Potëmkine contemporains …

 

 

Commentaires (8):

  1. Cécile

    11 novembre 2018 à 10 h 55 min

    Bonjour Marion, merci encore pour cette passionnante plongée multiple dans l’histoire russe.

    Répondre
    • Marion

      11 novembre 2018 à 14 h 27 min

      Merci Cécile, c’est gentil. Cela m’a bien plu d’être, cette fois-ci, responsable de l’éclairage, en redressant les projecteurs et modifiant la lumière !! 😂 J’y retournerai …
      À bientôt, Cécile !

      Répondre
  2. Philippe

    10 novembre 2018 à 10 h 20 min

    Comme très souvent , dans l’histoire ,il y a loin de la réalité à la légende , surtout si cette dernière est destinée à la propagande;
    Merci pour ce rappel , chère Marion, et pour la précision de tes commentaires sur ce qui , finalement , n’a été qu’une mutinerie à bord du navire , sans doute justifiée par les mauvais traitements infligés à l’équipage , mais nullement de nature à être le ferment d’une révolution d’ampleur.
    Ton éditorial hebdomadaire est toujours passionnant , facile à lire , très documenté ( j’imagine le travail pour réunir pareille documentation ) , et nous permet une fois par semaine de rêver à la Russie que nous aimons.
    Merci encore.

    Répondre
    • Marion

      10 novembre 2018 à 11 h 46 min

      Voir son article aboutir et le partager ensuite est un vrai plaisir, après, effectivement, de longues heures de travail de recherche et d’écriture ! Et savoir que des lecteurs assidus apprécient mon travail est une bien belle récompense ! Merci beaucoup, Philippe, pour tes commentaires toujours intéressants et valorisants. La Russie fait vibrer … et c’est justifié !! À bientôt, Philippe.

      Répondre
  3. Binh

    9 novembre 2018 à 23 h 11 min

    Quelques informations corrigées: j’ai toujours cru le « mythe Potemkine » des faux villages, entre autres. Merci Marion, pour cet article intéressant, comme toujours !

    Répondre
    • Marion

      10 novembre 2018 à 11 h 37 min

      Oui, le mythe des villages Potëmkine est puissant ! (Amusant, ceci dit !!) Merci Michèle pour votre fidélité !! À bientôt.

      Répondre
  4. claude bonnet

    9 novembre 2018 à 15 h 32 min

    Passionnant, comme toujours. Ce que j avais à faire a attendu la fin de la lecture!
    A bientôt

    Répondre
    • Marion

      9 novembre 2018 à 15 h 57 min

      Merci Claude !! Voilà un beau compliment… quand Russie Méconnue arrête le temps !! 😉 A bientôt Claude !

      Répondre

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